Romain Vivien : « Représenter la filière musique dans son entier »

Directeur général de Believe Digital, Romain Vivien a succédé à Natacha Krantz, arrivée au terme des deux ans de son mandat de présidente des Victoires de la Musique. Il précise les grandes lignes de la trente-cinquième édition de cette fête musicale et télévisuelle, retransmise sur France 2 depuis la Seine Musicale de Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine) et diffusée par France Inter, le 14 février prochain.

Quelles sont les innovations de cette édition 2020 ?

RV : En tout premier lieu, l’académie des votants a été étendue, passant de six cents votants à neuf cents. Tout d’abord, afin que ce collège soit davantage représentatif, nous avons intégré cent votants supplémentaires parmi les professionnels. Ils ont été choisis dans des catégories jusqu’alors sous représentées – managers, attachés de presse, artistes, producteurs, plateformes numériques, ingénieurs du son, etc. Ainsi, une nouvelle génération d’acteurs de la filière a-t-elle désormais voix au chapitre.

Le public a aussi voix au chapitre cette année…

RV : Nous voulions représenter la filière musique dans son entier et il nous manquait un maillon essentiel : le public, grand absent de l’Académie des votants. Deux cents personnes ont été sélectionnées, après avoir déposé un acte de candidature sur les réseaux sociaux des Victoires de la Musique. Ils ont entre 14 et 72 ans, viennent de partout, Outre-mer comprise. La parité a été respectée, cent femmes et cent hommes ont été choisis à l’issue d’un tirage au sort. Ainsi, l’Académie des votants gagne 11% de femmes par rapport à 2019, pour arriver à 40%, et nous continuerons.

Ces représentants du public votent aux deux premiers tours, à l’égal des professionnels. Pour prolonger cette intégration du public, le vote pour un troisième tour ouvert à tous a été étendu à trois catégories, « Chanson originale », « Concert » et « Création audiovisuelle ». Il est accessible jusqu’au 13 février via internet.

Le nombre de catégories en compétition a diminué, passant de treize à huit. Est-ce pour raccourcir une cérémonie souvent jugée trop longue ?

RV : C’est surtout parce que les catégories de genre étaient peu lisibles par le public et par les professionnels. Les frontières étaient floues. Il y avait débat sur la légitimité des uns et des autres – qui faisait de la world, de l’électro, du rap, des musiques urbaines ? Il y avait sans cesse des artistes qui n’étaient pas à leur place, les choix étaient subjectifs. Rappelons qu’en 2018, PNL n’avait pas voulu participer à une cérémonie qui les classait en « musiques urbaines », pas plus en en 2019 où ils étaient nominés en « rap », car ils voulaient être traités « comme les autres », et non marginalisés dans une sous-catégorie.

Par ailleurs, de fait, le timing de l’émission imposait que seuls les gagnants se produisent le soir des Victoires. Premier problème : en recoupant les répétitions, le secret des résultats était sans cesse éventé. En second lieu, les Victoires doivent exposer un maximum d’artistes. Nous avons donc décidé que désormais tous les nominés, qui sont plus nombreux, de trois à cinq, se produiraient en direct – sauf pour la catégorie « Création audiovisuelle ».

Zone Franche, le réseau des musiques du monde, constate dans un communiqué qu’il y a « un gros trou dans la raquette des Victoires 2020. Avec l’absence totale d’artistes relevant de la diversité culturelle, incarnant le lien ou l’ouverture vers d’autres identités, origines, horizons, terreau pourtant fertile à la création musicale, quel qu’en soit le genre ».  Qu’en pensez-vous ?

RV : Autant il a été facile de répartir le rock, l’électro, les musiques urbaines, le rap, autant la world music nous a posé question.  Nous l’avons donc rebasculée sur les Victoires du Jazz, car nous avons là des esthétiques qui mélangent les genres, qui ont un public commun, sans doute plus adulte, produites par des artistes souvent soutenus pas les mêmes medias. Les musiques du monde trouveront là la place qui leur est due.

Un autre reproche a été adressé aux Victoires de la Musique, celui de ne pas refléter la réalité d’un marché de la musique dominé par le rap, et où seuls les « rappeurs blancs » seraient représentés.

RV : Certes, il y a eu Orelsan en 2018, Big Flo & Oli en 2019, mais le vainqueur dans la catégorie rap 2019 a été le belgo-congolais Damso. Nous avons cette année Lomepal et Nekfeu (meilleur album), PNL (meilleure création audiovisuelle) …

…oui mais « ni Ninho, ni Niska », jamais Booba, regrettent les amateurs…

RV : Beaucoup d’artistes de la diversité ont passé la barrière du premier tour 2020, mais pas celle du second. Sans doute, la sympathie des votants va-t-elle vers des genres moins ciblés, vers des artistes qui vendent entre quatre-cent-mille et un million d’exemplaires de leurs albums, ou vers ceux qui se sont fait connaître par ailleurs, comme c’est le cas de Philippe Katerine, (artiste masculin en lice avec Alain Souchon et Lomepal), très présent au cinéma et dont le parcours singulier est très apprécié des professionnels qui l’ont vu évoluer. 

Au final, nous avons au palmarès quarante artistes nominés, trois générations, d’Angèle à Alain Souchon. Le panorama n’est pas exhaustif, mais il est quand même très complet.

Les Victoires sont aussi une émission de télévision, dont les taux d’audience ont baissé en 2019. Fallait-il la réformer ?

RV : Ce n’est pas tout à fait exact. En 2019, nous avions fédéré plus de deux millions de téléspectateurs, soit 13% de parts de marché. Il était difficile de comparer cette édition à celle de 2018 : Johnny Hallyday venait de mourir et l’hommage que nous lui avions rendu avait fait grimper l’audimat (2,82 millions de téléspectateurs, soit 16,2 % d’audience).

Une 35ème édition, c’est un anniversaire important. Une occasion de regarder dans le rétroviseur, notamment à propos des « Révélations », grand laboratoire de stars depuis la création des Victoires en 1985.

La première édition avait été présentée au Moulin Rouge par Daniel Balavoine. Avez-vous pensé à convier un artiste pour animer la cérémonie ?

RV : Absolument, nous l’avons même identifié, mais il n’était pas libre. Du coup, pour marquer l’occasion, il y aura onze présentateurs, pour beaucoup ayant déjà participé aux Victoires. Nous avons un nouveau chef d’orchestre, Stéphane Gaubert, et une nouvelle production exécutive, Carson Prod, qui a proposé de nouvelles pistes quant aux décors, par exemple, très interactifs.  

Propos recueillis par Véronique Mortaigne