Musique et télévision : « l’accord imparfait »

Alors que la musique, activité culturelle préférée des Français, est partout, sa diffusion à la télévision reste très ambigüe. Les chaînes de télévision ne parviennent pas à appréhender la musique comme un genre à part entière et à élaborer une scénarisation attractive.    

Selon une enquête réalisée par l’Institut GFK en mai 2019 (Baromètre MusicImage), 54% des Français interrogés plaçaient la télévision comme premier prescripteur de nouveautés musicales. D’où son importance pour les artistes, les jeunes en particulier. Et pourtant, les émissions musicales les plus en vue préfèrent favoriser les reprises de « gold » (Les Enfoirés, The Voice, La chanson secrète…). D’autres ont misé sur des grands noms de la chanson (Goldman sur TF1, Sardou sur C8). Suivent les émissions spéciales, les NRJ Music Awards, l’Eurovision, les Victoires de la musique, Les Enfoirés, etc., des évènements qui ne fidélisent pas un auditoire pourtant conséquent.

Outil d’analyse des diffusions musicales, Yacast rappelle que les dix prime times musicaux les plus regardés en 2018 sur les chaines hertziennes ont fédéré 46 millions de téléspectateurs, et 7,7 millions sur les chaînes de la TNT auxquels il faut ajouter plus d’un million trois cent mille diffusions de clips diffusés la même année (+8,8% en un an), alors même que ce format subit la concurrence de YouTube et des médias sociaux.

3 minutes de musique par soirée et par chaîne

La musique est bien présente à la télévision. Mais comment ? Un sondage rapide indique que « Taratata », présentée par Nagui, est quasiment la seule émission musicale identifiée comme telle. Après avoir été supprimée en 2013 et rétablie en 2015, le programme est diffusé mensuellement en deuxième partie de soirée, et jouit de quelques épisodes en live (« Taratata 100% Live »). Dure réalité : selon Yacast, les neuf chaines hertziennes/TNT avaient consacré en moyenne 1, 4 % de leur programmation à la musique aux heures de grande écoute (20h-23 h), soit 146 heures de musique (3 minutes par soirée et par chaîne). L’essentiel des programmes musicaux (48,9%) est diffusé à des heures de faible écoute (minuit – 6 h du matin). Lanterne rouge, le groupe M6, ex-chaîne à tendance musicale, avec 2% de prime times musicaux.

Certes, la musique est partout mais « le problème est qu’elle n’existe pas par elle-même à la télévision », selon David Abiker, chroniqueur de « L’Info du vrai » sur Canal + et récemment arrivé sur Mezzo, la chaîne dédiée à la musique classique. « Il y a tout dans la valise, sauf le solfège. Par exemple, dans « N’oubliez pas les paroles »[émission de karaoké présentée par Nagui sur France 2], le centre de l’attention, n’est pas la musique, mais le candidat qui s’improvise chanteur à la télévision. Ce dont parle la télévision, c’est de tout ce qui est annexe à la musique : l’histoire humaine, les opinions politiques de l’artiste, sa famille, ses développements commerciaux, les dons pour le karaoké, etc. ».

La musique, parent pauvre sur France TV

Pour sortir des sentiers battus et affiner l’analyse de ce « tout » musical, Yacast a effectué une étude globale sur la présence de la musique sur France Télévision – clips, émissions, programme de variété, jeux, débats, publicités, génériques, etc. – de janvier à octobre 2019. Sur 407 heures de programmation sur France 2, 5,6% de temps d’antenne ont été réservés à la musique (71% de ce temps étant dédiés à la parole, interview, anecdotes, commentaires), 5,1% sur France 3 (contre 28% pour les documentaires, 23% pour les magazines), 267 heures sur France 4, essentiellement diffusées en seconde partie de soirée. 58% de l’offre de prime time est fournie par les fictions, films et séries, contre 8% par la musique, pourtant première consommation culturelle des Français. Comment se justifie ce déséquilibre ?

Lors d’un keynote « Musique et médias » organisé par le festival MaMa en octobre 2019, Yves Bigot, directeur de TV5, évoquait « l’accord imparfait » de la musique et de la télévision, pourtant soumis à des relations d’interdépendance. « Les artistes et les producteurs de musique ont tous envie d’apparaître sur les médias. Or, un média quel qu’il soit n’est pas extensible, c’est un entonnoir. Longtemps, les relations ont été basées sur des échanges commerciaux. C’est un business où personne n’a jamais légiféré. Quand il y avait de l’argent des deux côtés, cela se passait dans la bonne humeur, car tout le monde y gagnait ». Les temps ont changé, la crise a incité à la frilosité, et raréfié les partenariats.

« Scénariser la musique à la télévision »

Côté télévision, on oppose l’audience décevante de la musique. « La faiblesse de la musique est qu’elle ne parvient pas à soutenir l’attention des téléspectateurs », explique Yves Bigot. « Quotidien », présenté par Yann Barthès sur TMC, continue ainsi, de façon méritante, d’inviter des artistes à jouer en direct. Mais après avoir constaté que le public s’échappait au bout de 1’50 minute, l’émission impose à ses invités de se plier à une prestation live de moins de…deux minutes. « La musique envoie très peu de stimuli, contrairement aux séries, ou aux talk shows qui relance l’auditoire toutes les 40 secondes en moyenne. C’est regrettable, on doit trouver des façons d’y remédier », poursuit Yves Bigot qui explique le succès passé de « Rapido », créée avec Antoine de Caunes sur Canal+ par sa capacité à mêler sur un rythme soutenu « de courts extraits musicaux et des infos sur la culture du rock au sens large ».

Selon Ali Mouhoub, directeur adjoint de Yacast, « la musique doit être habillée par la télévision, elle doit être orchestrée, à l’instar de la cuisine qui, d’émission matinale, est passée au prime-time avec « Top Chef », ou de l’immobilier, qui à priori n’avait rien pour réussir mais est devenu un must sur M6. Il faut trouver les recettes qui pourraient donner l’envie de scénariser la musique ». Ali Mouhoub évoque à ce sujet les réussites passées de Maritie et Gilbert Carpentier, de Jean Christophe Averty mais cite surtout Les Enfoirés, l’émission la plus vue en prime time sur la télévision française, où costumes et mises en scène offrent leur lot « d’inattendus et d’exclusivités ».

Le rap absent des écrans

Faut-il forcément fédérer ? « Peut être s’agit-il d’un fantasme issu de la grande vague des années 1960, une époque où il n’existait que l’ORTF, et qui s’est poursuivie jusqu’en 2000, avant la crise généralisée qui a atteint les médias et les maisons de disques, poursuit Yves Bigot. Finalement, la grande vertu de la musique n’est-elle pas de ne pas être un genre dominant capable de rameuter 8 millions de téléspectateurs en une fois, mais d’intéresser des amateurs et de renvoyer un miroir identitaire ? » Le cas du rap, le genre musical le plus vendu en France actuellement, est édifiant. Le clip le plus diffusé en 2018 à la télévision a été Maffiosa, de l’Artiste et Carollina. Le chanteur le plus exposé a été Maître Gimm’s. Pourtant  le rap est resté le parent pauvre de la télévision. Ce fut, d’une certaine manière, une bénédiction, selon Ouafa Mameche, chroniqueuse sur OKLM Radio et rédactrice pour l’Abcduson. « Cela a rendu nécessaire l’invasion des réseaux sociaux par le hip-hop. Les rappeurs ont créé leurs propres médias, devant une télévision forcément unitaire. La crise du disque et celle des médias spécialisés a créé un gouffre. De ce fait, le rap à la télévision n’est plus un enjeu. Le contexte est peut-être trop familial, et les rappeurs évitent les chaînes où on leur pose des questions hors sujets, où les noms sont systématiquement écorchés comme celui d’Aya Nakamura. C’est dommage, car c’est le genre qui est capable de relancer des stimuli toutes les dix secondes ».

 Véronique Mortaigne