Les 1ères Assises des Femmes de la musique et du spectacle

La place des femmes dans les filières culturelles n’a jamais été autant discutée que ces derniers mois. Le mouvement est profond, multiforme et cherche des modes d’organisation. Les initiatives se multiplient : groupe de réflexion de la Sacem ; élaboration d’une charte pour l’égalité et contre le harcèlement par le collectif F.E.M.M (Femmes engagées des Métiers de la Musique) … Le 19 juin 2019, ce sont treize organisations issues de la filière musicale qui se sont rassemblées à Paris pour les premières Assises des femmes de la musique et du spectacle, organisées à l’initiative du Prodiss (Syndicat national du spectacle musical et des variétés), sous le parrainage du ministère de la Culture et son Haut fonctionnaire à l’égalité et à la diversité, Agnès Saal.

« Avant de mettre en pratique une politique de parité, nous avons voulu comprendre l’entièreté du phénomène, explique Malika Séguineau, directrice générale du Prodiss. Une étude a donc été commandée au groupe de protection sociale Audiens ». Conduite auprès de 11 995 entreprises et 127 420 salariés, des permanentes et des intermittentes, l’enquête laisse apparaître d’importantes inégalités hommes-femmes – à commencer par la faiblesse des effectifs féminins (36% contre 64% d’hommes chez les permanentes, 32 % pour les intermittentes, 27% pour les techniciennes, 34% chez les artistes) et les écarts salariaux (-20% en moyenne). Remarquable également, le phénomène « d’éviction » : à 25 ans, une femme perçoit 100% du salaire d’un homme, à 55 ans, le ratio tombe à 66%, dans des effectifs féminins éclaircis au fil des ans, en particulier aux postes de direction. « Entre temps, poursuit Malika Séguineau, des mécanismes contraires se sont mis en marche. Ces premières Assises sont le début d’une démarche à long terme, que d’autres pourront porter comme le futur Centre National de la Musique, notamment pour déterminer quand se fait le décrochage hommes-femmes ».

Plafond de verre

Les charges familiales, les usages et les orientations genrées (« L’invisibilisation des femmes dans la filière musicale qui a consisté à nier l’accessibilité des femmes à une forme de génie ou de créativité musicale », selon l’historienne Mélanie Traverssier) mais aussi les résistances profondes (« Culturellement, on n’est pas programmées pour avoir le pouvoir ou alors les hommes ne sont pas programmés pour le partager », selon la productrice Geneviève Girard) expliquent le bilan consternant de la filière. Selon Malika Séguineau, « il faut avancer dans les pratiques. Tout d’abord, nous avons identifié un problème de formation initiale et continue, nécessaire pour offrir des chances égales. Nous avons associé aux Assises l’« opérateur de compétences » de la filière, l’Afdas et nous pensons que les DRH peuvent faire bouger les lignes, convaincre que la formation n’est pas un coût mais un investissement ».

A la fin du mois de juillet, une feuille de route mise en place avec le ministère de la Culture et l’Afdas devrait définir la stratégie à venir. « Pourquoi ne pas organiser un tour de France pour discuter, informer les jeunes dès le collège, comme l’a fait TPLM sur le téléchargement illégal ? ». Autre priorité identifiée par l’Acte I des Assises, le mentorat, vu comme « un renforcement de la capacité d’agir des femmes », une pratique très anglo-saxonne. La FELIN (Fédération des labels indépendants) a mis en place début 2019 un programme dénommé MEWEM (Mentoring Program For Women Entrepreneurs In Music Industry), capable de « valoriser les modèles féminins de réussite », en organisant un transfert de compétences, tisser des liens « entre une mentore, professionnelle chevronnée, qui partage son expérience avec une jeune porteuse de projet ».

Cellule d’urgence

La première session, de mars à juin, a rassemblé des femmes habituées à la lutte, telles Virginie Borgeaud (Double V), Anne Cibron, manageuse historique du rap, Laurence Le Ny (Orange), Haude Helliot (Morgane productions) ou encore Geneviève Girard (Azimuth). « MEWEM est un outil puissant pour lutter contre le plafond de verre, améliorer les réseaux et la cooptation dans un secteur où les femmes y représentent à peine 10 % des créateurs d’entreprise. Il s’agit aussi de réfléchir sur les postures personnelles des femmes», selon Maud Gari, déléguée générale de la FELIN. Le programme a opté pour des binômes non-mixtes, car « une femme mentorée est souvent plus à l’aise avec une autre femme pour aborder toutes les questions qui lient vie professionnelle et vie privée ». Après la déferlante #metoo, qui dit vie privée, dit harcèlement. Mais selon Malika Séligueau, « la lutte contre le harcèlement n’entre pas dans le rôle d’organisations patronales. Elles ont déjà fort à faire en réduisant les inégalités, en accompagnant les femmes jeunes entrepreneures, en essayant de conscientiser leurs membres des déséquilibres révélés par nos enquêtes. Nous avons donc sollicité la création d’une cellule de soutien ». Animée par des professionnels de santé, des psychologues cliniciens et la direction médicale d’Audiens, cette cellule d’urgence interviendra en cas de conduite abusive dans le cadre du travail. « Pourtant, il me paraît que les problèmes de comportement masculin ont une incidence profonde sur la réussite professionnelle d’une femme, et qu’il est indissociable de son accompagnement économique », remarque Anaïs Ledoux, productrice et cofondatrice avec Stéphanie Fichard du label CryBaby.

Participante des Assises, Anaïs Ledoux fut l’une des initiatrices de F. E. M.M. (Femmes Engagées des Métiers de la Musique), un collectif « spontané, comme celui du cinéma, 50/50 », et qui appelle au changement des mentalités et des pratiques. Rejointe par des artistes (Jeanne Added, Clara Luciani, Brigitte, Fishbach, La Grande Sophie, Camélia Jordana, etc.), F.E.M.M est en train de rédiger une charte de bonne conduite, destinée à « débusquer le harcèlement sexuel pour y mettre fin, assumer la transparence pour rendre visible la place des femmes et avancer vers la parité au sein du secteur musical ».

« Moi qui suis utopiste, poursuit Anaïs Ledoux, je suis pour la convergence des luttes. Je constate que si les hommes sont ultra majoritaires dans un secteur, ils ne se rendent même pas compte des dérives et les comportements sexistes sont banalisés. Il nous faut donc entreprendre un travail de réconciliation ».

Véronique Mortaigne 


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