LE PRINTEMPS DE BOURGES RESTERA LE FESTIVAL DE L’EMERGENCE

Bourges vient de fêter ses 40 Printemps et n’a pratiquement pas pris une ride. Véritable institution, l’événement qui donne le coup d’envoi de la saison des festivals de musique est plus que jamais un passage obligé pour les artistes émergents.

Renaud, Téléphone, U2, The Cure, Noir Désir, NTM, Nirvana, Jeanne Cherhal, M, Stromae, Christine and the Queens : ils sont tous passés par Le Printemps de Bourges avant d’exploser. Au départ, l’événement dédié à la chanson et aux musiques actuelles cofondé par Daniel Colling en 1977 est seul dans le panorama des festivals français jusqu’au lancement des Francofolies de La Rochelle, en 1985. Dans la France de Guy Lux et des Carpentier, il faut une bonne dose d’audace pour présenter au grand public des artistes — plutôt masculins à l’époque — encore en marge du circuit du showbiz : Jacques Higelin, Hubert-Félix Thiéfaine, Bernard Lavilliers ou encore Renaud. “Quand Renaud est passé, en 1979, c’était la première fois qu’il jouait avec des musiciens”, se souvient le directeur du festival aux 40 Printemps, Daniel Colling, qui a passé la main cette année à l’équipe de Boris Vedel. “Il est véritablement devenu Renaud à ce moment-là.

Vidéo Bourges 1979

Depuis, de nombreux festivals ont bourgeonné : Les Transmusicales de Rennes, La Route du Rock, Le festival Chorus, Le Festival des Inrockuptibles… Les festivals se sont professionnalisés et l’esprit contestataire des années 70 s’est estompé. Mais, 4 500 concerts plus tard, le désir de repérer des jeunes talents et de jeter sur eux un grand coup de projecteur sur eux est intact. “Sur 125 artistes programmés, le 40ème Printemps en compte 70 % d’inconnus du grand public”, affirme Daniel Colling. A l’instar de Feu! Chatterton, Nekfeu ou Jain, la plupart des artistes n’ont pas plus d’un album à leur actif. Et les festivaliers suivent ! Avec 64 580 entrées payantes, 2016 est le meilleur score enregistré depuis 1999 — presque 10 000 entrées de plus qu’en 2015, grâce à l’effet 40 ans ? Les quelque 2 000 professionnels de la musique qui viennent faire leur marché chaque année à Bourges ne sont donc pas seuls à s’être pressés dans les petites salles réservées aux groupes émergents et aux “découvertes” comme Las Aves (déjà remarqués en première partie de The Dø l’an passé), l’élégant chanteur rouennais Nord ou encore les jeunes loups de Last Train qui faisaient cette année leur retour à Bourges, après avoir été lauréats du dispositif de repérage Les Inouïs du Printemps de Bourges, en 2015. Preuve que l’adoubement artistique des Inouïs mène aux plus grandes scènes : les 2 et 3 février derniers, les Mulhousiens ont saisi l’opportunité de faire la première partie de Johnny Halliday à l’AccorHotels Arena.

“Faire en sorte de ne jamais vieillir”

Créé en 1985, Les Inouïs est un dispositif national de “décentralisation de recherche de talents” et de sélection scénique de jeunes artistes en rock, electro, chanson et hip hop. En trois décennies, ce tremplin est devenu l’un des réseaux de repérage les plus importants pour les professionnels des musiques actuelles. Chaque année, plus de 3 500 inscriptions sont enregistrées. A l’arrivée, une trentaine de candidats se produisent sur l’une des dix scènes de Bourges, à l’issue de sélections scéniques réalisées sur les principales scènes de musiques actuelles (SMAC) françaises. “On pousse les gens à aller voir les artistes de demain et ça marche. Si on fait une affiche seulement avec des ‘Inouïs’, les salles sont pleines. Ça veut dire qu’il y une vraie signature.

Une des plus grandes fiertés de Daniel Colling ? La sélection de Christine & The Queens, prix du prix Les Inouïs 2012, quelques semaines après des prestations très remarquées à Taratata et au festival Les Femmes S’en Mêlent. “On l’avait repérée avant qu’elle explose mais il faut rester modeste : on ne fabrique pas de talent. On peut éventuellement être accélérateur de carrière, au sens où Le Printemps peut mettre en relation un peu plus tôt un artiste avec un producteur ou un manager, etc.” Se produire au Printemps de Bourges peut donc être vécu à la fois comme un aboutissement et comme un démarrage. Jeanne Added l’a vécu comme tel. Il y a un an, son nom n’était connu que des initiés ; son album, Be Sensational, n’était même pas sorti. Mais, après un premier passage à Bourges, “[s]on tourneur avait reçu 27 propositions de concerts le lendemain”, confiait-elle il y a quelques jours à France Télévision, à l’occasion de son retour au festival.

Vidéo Christine and the Queens

Si des noms comme ceux de Renaud ou Higelin sont intimement liés à l’identité du Printemps de Bourges, le festival ne se contente pas de capitaliser en invitant les mêmes d’années en année. Après avoir traversé une période financièrement et artistiquement compliquée dans les années 90, Le Printemps a su trouver le point d’équilibre entre recettes commerciales et prise de risques artistiques, en faisant en sorte que l’événement berruyer reste coûte que coûte le festival de l’émergence. Résultat, la manifestation attire aujourd’hui un public plutôt régional tout en jouissant d’une aura médiatique nationale. Et pour Daniel Colling, “il n’y a aucune raison que ça ne dure pas, pour peu que les repreneurs (Morgane Groupe) fassent en sorte de ne jamais vieillir.

Thom Clozer