Le metal sort de l’ombre

Dans l’espace public, la place accordée à la musique et à la culture metal change depuis une dizaine d’années. Le metal, genre musical souvent incompris, gagne en visibilité. Il n’est plus totalement absent à la télévision et on utilise même parfois ses codes dans la publicité ou la mode.

© Marc Chesneau

L’approche en fonction des genres musicaux, ses paramètres esthétiques et ses dimensions culturelles a souvent été négligée ou sous-estimée dans les études socio-économiques de la musique, en particulier lorsqu’elles se fondaient sur des données quantitatives ou « objectives » comme le nombre d’entreprises, le chiffre d’affaire, le fonctionnement de la filière de production ou même les attributs de la consommation musicale. Pour autant, les travaux théoriques en sociologie ou en « cultural studies », tout comme, de manière empirique, la transformation du marché de la musique et l’évolution de ses dispositifs et de ses supports, les mécanismes des droits d’auteur ou la place du live par rapport à l’enregistré tendent à souligner à quel point les mécanismes de réception ou d’élaboration de la musique, tout comme les populations touchées diffèrent selon les genres de musique.

« Tout sauf le metal »

Les répertoires rassemblés sous le vocable générique de « hard rock », « heavy metal » ou « metal » (en fonction des époques, des lieux ou des contextes) sont, de ce point de vue, particulièrement intéressants. Un premier élément qui les caractérise est la répulsion qu’ils provoquent pour la majorité. Bethany Brison, un sociologue américain l’avait synthétisé dans le titre d’un célèbre article « Anything but heavy metal » (« Tout sauf le metal »), mais son constat fut partagé dans la plupart des pays occidentaux. Le metal n’est pas aimé, il est même l’un des genres les plus massivement détestés à la fois par les jeunes et les vieux, les cadres et les ouvriers, les hommes et les femmes, les ruraux et les urbains. A la fois parce que la musique agresse, mais aussi parce que l’imagerie dérange ou est perçue comme ridicule, vide de sens ou inutilement violente. Mais pour mieux comprendre la musique et la culture metal il faut d’emblée compléter cette première remarque en ajoutant que cette grande majorité de détracteurs du metal est complétée par une minorité de supporters qui apprécie cette musique, ses artistes, son histoire et/ou ses évènements musicaux. Les enquêtes en sciences sociales montrent qu’ils sont d’autant plus attachés à « leur » musique (temps d’écoute, argent dépensé, sociabilité) qu’ils doivent assumer leurs goûts, se retrouvant fréquemment entre amateurs et nouant donc des liens forts, via les concerts, le partage d’information ou d’opinions sur les réseaux sociaux, l’achat de disques, de place de concerts, de vêtements ou d’objets associés au metal ou la pratique d’un instrument de musique. Les chiffres divulgués par les plateformes de streaming ces dernières années montrent aussi que les usagers qui écoutent du metal ont un comportement particulier, souvent moins volatil, plus fidèle dans les titres et les artistes qu’ils écoutent. Chez les amateurs, les discussions d’experts sur l’évolution des courants musicaux, le jugement de la qualité des albums ou des nouveaux titres et la place des groupes sont particulièrement intenses. Il existe depuis les années 1980 des médias spécialisés autour de cette musique (à l’époque magazine et émissions de radio) qui furent créés d’abord parce les médias musicaux généralistes, mais aussi les médias rock, ne les abordaient qu’à la marge car ils les considéraient peu pertinents ou originaux.

© Gérôme Guibert –
ETHS  & Black Bomb A. au Chabada, Angers

Des millions de « metalleux »

Depuis une dizaine d’années, la culture et la musique metal deviennent plus visibles. D’abord pour une raison structurelle. Depuis au moins la fin des années 1970, soit plus de quarante ans, dix à quinze pour cent des collégiens et des lycéens déclarent écouter du hard rock, du heavy metal ou du metal et l’apprécier. Or, on sait que la musique écoutée dans sa jeunesse garde une place importante pour la très grande majorité des auditeurs. Il y aurait ainsi aujourd’hui plusieurs centaines de milliers de personnes, voire plusieurs millions de « metalleux » (en 2008, 7% des Français de 15 ans et plus déclaraient écouter du « hard rock, metal » selon le service des études du ministère de la Culture). Dans toutes les branches de la population active, on trouve ainsi des amateurs de metal. On en arrive ainsi à une situation paradoxale : de par sa position minoritaire, la musique metal a souvent été sous-estimée- elle passait sous la barre du perceptible, du significatif, du pertinent- aussi bien par les politiques publiques que par les médias généralistes ou les études marketing. Mais « l’effet masse » des effectifs de supporters de cette musique provoque des changements dans les représentations, les jugements et l’intérêt qu’on lui porte (et qui n’est pas toujours désintéressé évidemment).

Le Hellfest, festival de référence

Cet effet structurel est complété par des évènements qui révèlent l’importance prise par le metal dans la société. Il peut s’agir des festivals spécialisés dans la programmation des courants musicaux associés à cette musique. Ainsi en France, le Hellfest (et dans une moindre mesure une longue traine d’autres festivals plus petits), depuis 2006, rend le metal visible d’abord parce qu’il comptabilise près de 200 000 entrées sur trois jours et vend plusieurs dizaines de milliers de pass 3 jours en quelques heures, ensuite parce que les concerts qui s’y déroulent sont proposés en streaming via des captations officielles dans le cadre d’un partenariat avec Arte Concert, et via des extraits filmés de manière amateure par les fans qui les mettent en ligne. Les spectateurs des principaux médias découvrent ainsi cette musique et ceux qui s’en étaient éloignés s’en rapprochent à nouveau. Même s’ils sont rares, certains groupes atteignent même une notoriété « mainstream ». Parmi les Français, on peut citer Trust à l’aube des années 1980 ou encore Gojira aujourd’hui qui a notamment été deux fois nominés aux Grammy Awards américains (en quelque sorte l’équivalent de nos Victoires de la musique) en 2017 dans la catégorie « meilleur album rock de l’année » avec leur sixième album Magma, et « meilleure performance metal » avec leur titre « Stranded ». Ces éléments changeront- ils la réalité du metal et de son économie ? Sont-ils une bonne nouvelle pour la culture metal ? Seul l’avenir nous le dira.

Gérôme Guibert

Pour aller plus loin, quelques travaux de l’auteur :
- Gérôme Guibert, Commissaire de l’exposition Sacem  « ‘Trop fou pour toi’. 50 ans de hard rock, heavy metal, metal français »
- Gérôme Guibert, « Le heavy metal comme cas limite », Volume!, vol. 15, n°2, 2019, page 7-12
- Gérôme Guibert, « Les spécificités culturelles de la production de musique metal. Le cas de l’industrie de la musique live en France », Volume !, vol.15, n°2, 2019, p. 25-35.
- Gérôme Guibert, « Le Hellfest, arène discursive. Sociologie des festivals de musique live comme sphères publiques », Criminocorpus  « Rock et violences en Europe », 2019.
- Gérôme Guibert, « Hellfest: The Thing That Should Not Be. Local Perceptions and Catholic Discourses on Metal Culture in France », Popular Music History, vol.6, n°1&2, 2011, pp. 100-115
- Gérôme Guibert, La production de la culture. Le cas des musiques amplifiées en France, Paris, Irma/Seteun, 2006
- Guibert Gérôme, Fabien Hein (dir.), « Les scènes metal. Sciences sociales et pratiques culturelles radicales », Volume!, vol. 5, n°2, 226 p.