LE JAZZ FRANÇAIS : SCOTCHANT !

Alex Dutilh direct Open Jazz©DRInterview d’Alex Dutilh

C’est l’une des voix les plus expertes en France sur le monde du jazz. Alex Dutilh, journaliste à France Musique où il présente une émission quotidienne Open Jazz, fait part de ses coups de cœur et dresse un état des lieux du jazz en France en 2015. Artistes talentueux et créatifs, projets audacieux et exigeants, réseaux dynamiques. Pas étonnant que nos jazzmen cartonnent en France et à l’international.  

À quoi ressemble la scène française du jazz en 2015 ?

La scène française du jazz est ouverte, dynamique, impertinente et beaucoup moins pantouflarde qu’auparavant. Aujourd’hui et depuis déjà un certain temps, il n’y a plus de courants dominants, il y a des scènes très expérimentales, d’autres ancrées dans la tradition, qu’il s’agisse du be bop ou du jazz manouche, du New Orleans… Tout cela cohabite désormais de façon paisible. En tant qu’observateur de la scène jazz depuis quelques décennies, je dirais aussi qu’elle n’a jamais été aussi dynamique et créative qu’en ces années 2010. Il n’y a pas une semaine sans que je tombe sur une pépite, qu’il s’agisse de musiciens français mais aussi américains, finlandais, sud-américains etc… C’est une période où on ose imaginer des projets forts et originaux. En France, le disque le plus gonflé de ce début de saison était celui de Yaron Herman avec Ziv Ravitz, un duo piano batterie, projet improbable qui a fait un carton et a électrisé un public jeune. On peut aussi citer Ibrahim Maalouf qui ose reprendre une chanson d’Oum Kalsoum sur la totalité d’un disque avec des jazzmen new yorkais.

Comment expliquer cette audace ?

Elle n’est pas nouvelle mais les musiciens ont pris conscience de la nécessité de mieux marketer leurs projets, de soigner tous les détails de leurs productions, belles pochettes, prises de son de grande qualité. Ils sont personnellement très engagés et sollicitent souvent l’écoute extérieure d’un ami musicien. Il y a de leur part une grande exigence de qualité depuis qu’ils ont été contraints de se responsabiliser. On peut citer par exemple l’un des plus beaux disques de l’année Modern Times du pianiste Yonathan Avishaï en trio, un disque édité par le label Jazz and People créé par le journaliste Vincent Bessières. Les artistes prennent désormais le public en compte et se préoccupent de l’accueil qu’il leur réserve. Ils savent que la différence se fera sur la qualité et attachent un soin tout particulier à l’exécution de leur projet. Autre exemple avec Laurent Coq qui a publié un très beau disque sur la vie de Lafayette, ce gamin de 20 ans parti se battre pour l’Amérique au XVIIIe siècle. Après le succès de leur spectacle Pierre et le Loup, The Amazing Keystone Big Band, toujours à l’affut d’idées neuves, a créé un nouveau projet en 2015 autour du Carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns. C’est plus grand public mais de très grande qualité. Si, il y a dix ans, de nombreux musiciens de jazz étaient indifférents à leur environnement, la situation a beaucoup changé et ils sont de moins en moins nombreux à « pantoufler ». Les jeunes jazzmen sont aujourd’hui demandeurs de conseils stratégiques pour savoir comment ils peuvent améliorer leur projet. Ils ont aussi des stratégies de développement de carrière réfléchies et, cela, c’est nouveau dans le milieu du jazz.

Comment peut-on situer le jazz français sur la scène internationale ?

Pour la 10e édition du salon Jazzahead à Brème, la France était invitée d’honneur. Les professionnels étrangers ont été littéralement « scotchés » par la diversité de la scène française et la force des propositions musicales. En dehors des showcases, on peut citer le projet Vincent Peirani, Richard Galliano, Sylvain Luc ou encore Sylvain Rifflet ou le projet Supersonic de Thomas de Pourquery. À titre de comparaison, la scène britannique est plus monolithique dominée par des trios piano, basse, batterie. La scène allemande elle a du mal à se faire entendre en dehors de ses frontières. Oui, la scène française est la plus dynamique en Europe et ce n’est pas un hasard si le célèbre label allemand ACT signe de plus en plus d’artistes français.

Est-ce que le jazz souffre des restrictions imposées par de nombreuses collectivités sur les budgets culturels ?

Oui, des festivals ont été contraints de mettre la clé sous la porte. Des budgets qui stagnent ou qui baissent, ça veut dire aussi des propositions moins prestigieuses qu’il y a quelques années. Il faut veiller à ce que les collectivités ne mettent pas en péril ce tissu de lieux de diffusion.

Quel rôle jouent les réseaux dans ce dynamisme du jazz français ?

Ils jouent un rôle essentiel tel l’AJC (Association Jazzé Croisé) qui regroupe 43 festivals et clubs français mais aussi européens et qui est ouvert désormais à l’ensemble des structures de diffusion du jazz. Il y a aussi la Fédération des lieux de musiques actuelles et des collectifs parfois avant-gardistes qui portent de nombreuses initiatives. Ils se serrent les coudes, échangent des idées, passent des commandes. L’an dernier, cinq collectifs de cinq villes de France ont ainsi mis en place un projet commun. Ces réseaux sont de vrais outils de diffusion du jazz.

Vous évoquez une nouvelle génération de jazzmen, un nouvel environnement. Est-ce que le jeune public est sensible à ces évolutions ?

Biensûr, mais il faut aussi que ce public ait la possibilité d’aller écouter les artistes de jazz, et à cet égard la politique tarifaire a évidemment un impact déterminant. À Paris, on a constaté que la moyenne d’âge diminue de 10 ans parmi les spectateurs quand le prix du billet baisse de 5 euros. Des salles comme le Studio de l’ermitage ou le Triton ont aujourd’hui un public de trentenaires. Le rajeunissement du public passe aussi par une politique tarifaire adaptée.


De moins en moins de place pour le jazz dans les médias

Bizarrement, plus la scène jazz se révèle dynamique et créative, moins les médias semblent s’y intéresser. Les articles de jazz dans les colonnes de nos quotidiens ou hebdomadaires sont de plus en plus rares, Le Monde et Télérama faisant un peu figure d’exception. Les radios généralistes ont elles aussi réduit la voilure et plusieurs émissions ont été retirées des grilles. France Musique est quasiment la seule radio à avoir augmenté l’espace dévolu au jazz avec l’émission quotidienne d’Alex Dutilh Open Jazz , deuxième audience de la chaîne et une référence dans ce paysage quelque peu désolé. « Ce résultat confirme que le jazz a un public à la radio s’il est programmé sur de bons créneaux horaires » commente Alex Dutilh.

Couv CJZ10 VFÀ côté de la presse écrite ou audiovisuelle, le numérique offre aussi d’autres opportunités de diffusion. Couleurs Jazz est un magazine gratuit disponible en français et en anglais, téléchargeable sur Itunes, et depuis peu sur l’ensemble des supports numériques. Lancé en 2012 par Jacques Pauper, un mélomane fan de jazz ayant officié pendant 15 ans dans la presse écrite, ce magazine est téléchargé dans 170 pays. « Notre objectif, explique Jacques Pauper, est d’amener le plus grand nombre à découvrir le jazz. La musique, et le jazz en particulier, est un art certes, mais un art de l’émotion. À nous de transmettre cette émotion grâce aux technologies maintenant accessibles ». La nouvelle maquette veut jouer plus encore sur la vidéo, l’interactivité et l’offre de services.  Pour le batteur Manu Katché, parrain du magazine, « Couleurs Jazz préfigure dès aujourd’hui les médias de demain »

Open Jazz, tous les jours à 18h sur France Musique
Le site web de Couleurs Jazz

Autre recommandation :
La Revue Djam