LE FAIR : UNE PÉPINIÈRE D’ARTISTES EN DEVENIR

Plus de 30 Victoires de la Musique, 3 lauréats au Prix Constantin, plus de 20 millions d’albums vendus… Voilà presque 30 ans que le Fonds d’action et d’initiative rock (Fair) soutient et forme le gratin des musiques actuelles. Un accompagnement vital pour la jeune scène française que rien, ni la barbarie, ni la peur, ne saurait ébranler.

Qu’y a-t-il de commun entre NTM, Miossec, Philippe Katerine, Emily Loizeau, Florent Marchet, Orelsan, The Dø, Fauve, Lilly Wood & The Prick, Christine and The Queens, Flavien Berger, Jeanne Added et Léonie Pernet ? Tous ces auteurs-compositeurs ont bénéficié du soutien du Fonds d’action et d’initiative rock (Fair) au démarrage de leur carrière. « Ce dispositif d’accompagnement et de professionnalisation des musiques actuelles a promu plus de 400 artistes depuis sa création en 1989 », peut s’enorgueillir son directeur Julien Soulié dont le flair est reconnu.

Sélection-f2016
Financée par le ministère de la Culture, l’ensemble de la filière musicale (SACEM, SCPP, ADAMI, FCM, CNV, SPPF) ainsi que Ricard SA Live Music et la Fnac, cette association loi 1901 lance chaque hiver un appel à candidature. Sur les 150 candidats présélectionnés par un jury indépendant de professionnels de la musique selon divers critères (une inscription à la Sacem, au moins 80% d’œuvres originales, au moins 10 dates de concert …), seuls 15 d’entre eux atteindront le graal. Soit une aide personnalisée sur trois ans.

L’après-13 novembre

A l’origine, nous avions pris rendez-vous avec Julien Soulié, lundi 16 novembre, pour parler de la jeune scène française, son effervescence, sa créativité débordante, et de tous les moyens mis à sa disposition par le Fair.  Aide financière, soutien en communication, aide à la diffusion, formations professionnelles et artistiques, conseil en management, soutien juridique… La conversation s’annonçait légère, musicale et didactique. Qui aurait pu imaginer qu’entre-temps, Paris deviendrait le théâtre dramatique de la plus abjecte et sanglante attaque terroriste de son histoire ?

« En tant qu’être humain, citoyen français et membre de la filière musicale, je me sens particulièrement meurtri par cette tragédie. Le public du Bataclan a vraiment vécu l’horreur, confiera trois jours plus tard Julien Soulié, le cœur lourd, encore sonné. Mais il va falloir continuer à faire en sorte que les Parisiens puissent sortir, voir des concerts, des spectacles de danse, aller au cinéma, et que cette France reste culturelle. Nous devons continuer coûte que coûte notre mission et nous remotiver. »

Trois jours à peine après les fusillades de Paris, la ministre de la Culture Fleur Pellerin annonçait déjà la création d’un « fonds d’aide exceptionnel » destiné aux salles de concerts et aux producteurs de spectacles. Un montant total de 4 millions d’euros (dont 3,5 millions alloués par le gouvernement et 500 000 par la Sacem) sera donc débloqué pour compenser les annulations et les fermetures liées aux attentats, mais aussi financer le renforcement de la sécurité.

Flower Power

Flavien Berger – ©AndreaMontano-MarinePeyraud

Vendredi 13 au soir, Flavien Berger, lauréat du Fair 2016 avec Jeanne Added, jouait à Lorient en compagnie de ses camarades de promotion Cotton Cl, Jain et Ibeyi. Il n’apprendra « l’horrible nouvelle » qu’à la fin du show. « Depuis deux mois, j’achète des fleurs avant de monter sur scène. Je n’aurais pu imaginer qu’elles deviendraient symbole de deuil. Il y a eu un esprit de basculement terrible ce soir-là, s’émeut ce jeune et talentueux producteur électro. Ibeyi ont donné un concert magnifique. Elles font de la musique sur les absents et les esprits et allument des bougies. Avec le recul, ça me touche encore plus. »

Auteur de Léviathan, superbe album de chansons mi-yéyé mi-dada héritées d’Alan Vega (Suicide) et de Sébastien Tellier, le Parisien devait jouer le lendemain soir à la Cigale au festival des Inrockuptibles. « Le concert a été annulé pour des raisons de sécurité et de dignité. En revanche, celui du 15 novembre à Nantes a été maintenu. Plein de gens sont venus. Il n’y avait pas de peur ambiante, mais le public avait besoin d’expier sa boule au ventre. Le rôle de la musique devient évident à ce moment-là. »

Un soutien à la carte

Flavien Berger a envoyé son dossier début 2015 : « Je m’apprêtais à sortir mon album et j’avais déjà un label, un tourneur et un manager. Le Fair m’a permis de clarifier ma situation en tant qu’artiste et comprendre mon statut juridique grâce à un stage à l’IRMA. J’espère aussi bénéficier de son réseau avec les alliances françaises pour jouer à l’étranger. Il met également une bourse de 6 000 euros [7 000 euros dès 2016]. Pour l’instant, je ne l’ai pas dépensée mais j’envisage de prendre des cours de chant et de MAO au Studio des Variétés, son partenaire. »

Lauréate de l’édition 2015 du Fair, Léonie Pernet aurait dû danser les bras levés, samedi 21 novembre, à la soirée SAUVAGES organisée par son label Kill The DJ au Tunnel d’Issy-les-Moulineaux avec Ivan Smagghe, Chloé et Miss Kittin aux platines. Annulée, cette grand-messe électro sera finalement reprogrammée le lendemain après-midi au Gibus parisien. « L’idée de m’enfermer dans une salle obscure un dimanche me déprimait… Disons que j’avais envie de voir la lumière. Rester tranquille », confie le soir-même cette jeune musicienne surdouée, qui a tourné avec Yuksek, Scratch Massive et Raphaël.

« Tous les genres musicaux sont représentés au Fair »

Originaire de Châlons-en-Champagne, Léonie Pernet s’initie très tôt à la batterie, puis au piano, avant de rejoindre le Conservatoire de Reims en percussions classiques et de prendre son envol à Paris. En 2013, exilée à New York, elle se fera connaître avec son Mix Pour Tous en réaction à la déferlante homophobe en France. Ou l’art de sublimer le discours fondateur de Christiane Taubira entre deux perles électro. Un an plus tard, cette fan de métal et de musique minimaliste récidivait aux commandes du 4 titres Two Us. Nouvelle rêverie électro organique.

« C’est Kill The DJ qui a rempli mon dossier et une fois sélectionnée, j’ai très vite rencontré Julien Soulié. Le Fair fonctionne vraiment au cas par cas, projet par projet. Tous les genres musicaux y sont représentés. La structure m’a permis de financer un studio à Pantin pendant un an. J’ai eu des galères de matériel et j’ai pu racheter un ordinateur. En gros, j’ai reçu un gros soutien matériel, mais aussi du conseil et des heures au Studio des Variétés. Je prends par exemple des cours de chant avec une prof mortelle », poursuit-elle. Son album devrait sortir en 2016. On l’attend comme le messie.

Éléonore Colin