Le classique se met -lentement- au diapason du numérique

Il est peu de dire que le numérique révolutionne l’apprentissage et la consommation de la musique classique, encore à la traîne par rapport aux musiques actuelles dans l’appropriation des outils digitaux et la conquête des plateformes de streaming. Tour d’horizon du secteur et des nouveaux usages.

STREAMING

©Marc Chesneau

2018, année de la bascule. L’essor du streaming est incontestablement le plus grand bouleversement qu’a connu l’industrie musicale ces deux dernières décennies. En quelques années, le marché de la musique enregistrée a été totalement bouleversé et, surtout, relancé par l’essor de ce mode de consommation. Les chiffres dévoilés par le Syndicat National de l’Edition Phonographique (Snep) sont éloquents : 735 millions d’euros, c’est le chiffre d’affaires du marché de la musique enregistrée en France en 2018, soit une hausse de 1,8% par rapport à l’année 2017. Tandis que la vente dite physique – CD et DVD- a baissé de 15%, le streaming affiche, lui, une hausse de 26%. Le streaming est désormais la première source de revenus de l’industrie de la musique enregistrée : il y a aujourd’hui, en France 5,5 millions de comptes ouverts sur une plateforme de streaming musical. Le marché classique n’échappe pas à un transfert vers une distribution digitale, mais cette évolution est plus lente que pour les autres styles musicaux. Première raison : un public plus âgé. 72% des utilisateurs de Spotify ont moins de 25 ans. Et, parmi eux, seuls 0,6% écouteraient de la musique classique. Le CD reste le format préféré des amateurs de ce répertoire, comme en témoignent les chiffres du label Decca : 60% de disques physiques, 30% de streaming et 10% de téléchargements.

Le classique à la peine ? Il faut dire que les caractéristiques du répertoire classique ne correspondent pas au référencement qui prévaut sur les grandes plateformes numériques. Le mélomane critiquera la qualité sonore : du mp3 et pas du son non-compressé. Sur un album classique, on aura besoin du nom du compositeur, de l’œuvre – souvent impersonnel « symphonie n°2, concerto n°1… » -, son opus, le ou les interprètes, le ou la chef(fe)… Une hiérarchie d’informations trop complexes pour le référencement Apple ou Spotify. La seule recherche du morceau peut devenir un parcours du combattant ! Sur ces grandes plateformes, la musique classique est donc mise en valeur dans… les playlists d’ambiance : « Classic Chill », « Piano calme », « Autumn classic »

Plateformes spécialisées. Le mélomane connecté peut aussi se tourner vers les plateformes spécialisées dans ce répertoire. La plus célèbre est sans conteste la française Qobuz, qui a fondé son modèle sur la mise en avant de la musique classique avec une qualité d’écoute « haute définition ». Après des épisodes difficiles – échec d’une levée de fonds en 2015 – le service, aujourd’hui propriété de la société Xandrie, s’exporte à l’international (onze pays couverts). Qobuz est disponible aux Etats-Unis depuis 2018 et s’est également associé au moteur de recherche français Qwant, capable de reconnaître les différentes versions d’un morceau. Qwant propose aussi désormais d’écouter de la musique directement depuis la page, en se connectant à son compte Qobuz. Mais la concurrence grimpe avec des petites plateformes comme Idagio, Primephonic ou encore Vialma qui, pour se démarquer, n’hésitent pas à proposer du contenu pédagogique (notices, interviews, archives) ou vidéo.

Concurrence acharnée. Deezer, Spotify, Apple et Youtube Music… La concurrence gronde tout autant entre les grandes plateformes de streaming musical, sans compter l’arrivée de nouveaux acteurs : Sony a par exemple lancé son propre service de streaming musical fin 2018, « Mora Qualitas ». Le service de la firme japonaise se positionne sur la fourchette haute du marché en proposant un streaming haute résolution. Le streaming est un enjeu de taille pour les labels, les plateformes étant devenues des médias prescripteurs au même titre que les radios. La stratégie du géant Universal, plus gros label de musique en France, est éloquente avec un nouveau métier au sein de l’entreprise : playlist pitcher, qui consiste à placer les titres des artistes du label dans des playlists sur Spotify, Deezer ou YouTube Music. Car l’avènement du streaming a entraîné un changement de paradigme : avant, il fallait que les disques défendus par le label soient bien mis en avant dans les points de vente. Aujourd’hui, le catalogue doit être mis en valeur dans les bonnes playlists.

APPRENTISSAGE MUSICAL

©Marc Chesneau

Folie des applis. Les applications pour smartphones et tablettes dédiées à l’apprentissage musical fleurissent de tous les côtés, en témoigne le succès de l’appli française « Music Crab », téléchargée dans plus de 200 pays, qui propose d’apprendre les bases du solfège aux apprentis musiciens. Plusieurs start-ups françaises se positionnent ainsi sur la formation musicale, comme Earmaster, qui fait travailler la lecture de notes et rythmes. On citera aussi Sight-O, une méthode de déchiffrage en ligne, qui apprend aux utilisateurs à lire une partition à vue, avec quelques 9000 exercices. Autre fleuron de la French-Tech, le logiciel Antescofo a été développé par des chercheurs de l’Ircam. Ce logiciel permet à l’interprète de jouer accompagné d’un piano ou d’un orchestre symphonique qui s’adapte à son jeu et qui est capable de reprendre avec lui lorsqu’il se trompe : l’intelligence artificielle intègre, en temps réel, les aléas du musicien. Antescofo vise une commercialisation à l’international et une levée de fonds de quatre millions d’euros est en cours… Dernier exemple d’une longue liste, l’application berlinoise Skoove promet d’apprendre à jouer du piano grâce à ses cours en ligne et vient de lever trois millions d’euros auprès d’un groupe de médias suisse.

Partitions numériques. Parmi les nouveaux usages induits par l’omniprésence des écrans dans notre quotidien, le recours, de plus en plus fréquent, aux partitions numériques. En concert, dans la fosse d’orchestre et aussi, de plus en plus, au conservatoire. Leader en la matière, le Français Newzik a ainsi signé des partenariats avec plusieurs phalanges européennes, qui ont troqué le papier contre des tablettes tactiles. Si elle a longtemps été une épine dans le pied des éditeurs, la partition numérique ne semble plus faire aussi peur. La preuve avec le contrat signé, en avril, entre la maison Henry-Lemoine et la start-up britannique Nkoda, le « Spotify des partitions ». Nkoda est un site de streaming pour lire des partitions : 35 millions de références accessibles sur abonnement. Nkoda a été créé en partenariat avec une cinquantaine d’éditeurs du monde entier comme Bärenreiter, Universal, Breikopf ou Durand-Salaberg, et mène une intense politique de séduction des autres maisons d’édition, en leur montrant qu’elles ont tout intérêt à entrer dans la danse du numérique pour rester compétitives…

Instruments connectés. Le numérique bouscule également l’instrumentarium classique. De plus en plus présents dans les allées des grands salons – Music China à Shanghai, Musikmesse à Francfort, le Namm à Los Angeles ou encore Musicora à Paris – les instruments connectés attirent un public composé essentiellement d’amateurs et d’instrumentistes issus du jazz et des musiques actuelles, séduits par des propositions comme le Sylphyo, premier instrument à vent électronique qui reproduit les sensations d’un instrument acoustique. Ces nouveautés peinent en revanche à convaincre les musiciens classiques. La tendance actuelle est même tout à fait inverse : les orchestres jouent sur instruments anciens pour revenir aux timbres d’époque… A côté de ces instruments qui requièrent une certaine technique instrumentale, on observe la croissance d’un marché du gadget musical connecté, qui promet à tout un chacun de s’improviser musicien : le Specdrums est une bague Bluetooth qui transforme la couleur en son, la start-up Specktr a mis au point des gants connectés à un logiciel de composition…

Suzanne Gervais