La musique jeune public à la croisée des chemins

Qu’elle soit diffusée sous forme de disque, d’écoute streaming ou de livre audio, la musique pour enfants est de plus en plus riche en productions de qualité. Mais elle souffre paradoxalement d’un manque de reconnaissance.

Aldebert [(c)Marc CHESNEAU]

Si vous n’avez jamais entendu parler de Kids United, c’est que vous n’avez pas d’enfant. Leur répertoire n’est composé que de reprises de titres connus, mais avec leurs quelque 2 millions d’albums vendus et autant d’abonnés à leur compte YouTube, ces gamins, désormais renommés Kids United Nouvelle Génération, sont les grandes stars de la musique jeune public.

Pourtant, ils sont loin d’être les seuls représentants d’un genre foisonnant et en constant renouvellement. Lequel n’a pas grand-chose à voir avec la caricature « cucul la praline » qui est souvent faite de la musique pour les plus jeunes. Rien que dans le domaine de la chanson à proprement parler, il suffit de voir l’enthousiasme des petits pour le chanteur Aldebert, dont la série d’albums Enfantillages fait un carton dans les cours de récré, avec des titres comme « Poussez-vous les moches » ou « Pour louper l’école ».

Ou de constater le succès d’un artiste aussi décalé que Pascal Parisot, dont les morceaux à l’humour parfois grinçant enchantent les enfants.« Beaucoup de gens s’imaginent que c’est plus facile d’écrire pour les enfants, comme si c’était un sous-genre,nous explique ce dernier, alors que c’est faux, c’est le même niveau d’exigence. Pour moi, la chanson « pour enfants », ça ne devrait même pas exister. Nino Ferrer ou les Beatles parlaient à tout le monde, sans faire de distinction. »

Une vraie diversité

Pour une foule de créateurs du secteur, en effet, pas question de confondre musique pour enfants et musique au rabais. La productrice Patricia Johnston, qui en 2015 a aidé Harmonia Mundi à mettre en place un label à destination du jeune public, Little Village, le confirme : « Il y a de nombreuses productions sans intérêt qui sortent parce que le marché des enfants est considéré comme « facile ». Mais ce n’est pas parce que les enfants sont jeunes qu’ils ne sont pas clairvoyants. Ils sont capables d’apprécier des formes de musique de très haute qualité, du classique, des musiques du monde, si elles sont bien faites. »

Car si les musiques dites actuelles tiennent le haut du pavé, elles ne sont pas les seules à attirer le jeune public. Le label ARB Music, par exemple, publie des disques de comptines traditionnelles issues du monde entier, de l’Afrique à l’Arménie en passant par l’Afghanistan. Une production de niche, mais qui rencontre un réel succès : sa chaîne YouTube « Comptines d’Afrique » recense plus de 420 000 abonnés. Pianiste et compositeur, Laurent Grynszpan a quant à lui réalisé plusieurs contes musicaux d’une grande richesse artistique. Il est intarissable sur la façon dont les plus jeunes peuvent se révéler sensibles à la musique classique : « Les enfants prennent la musique très au sérieux. Il faut adapter, bien sûr, par exemple en faisant court, en fragmentant, sinon ils peuvent vite saturer, mais ils sont capables de se passionner pour d’autres univers que la chanson. »

Un artiste comme Pascal Ayerbe, lui, est parvenu à toucher les enfants avec une musique à mille lieux des poncifs du genre. Multi-instrumentiste, il a publié des albums réalisés entre autres avec des sons de jouets et d’objets détournés : une démarche singulière, plus proche de la musique d’avant-garde que de Chantal Goya, mais qui lui a permis de donner des centaines de concerts devant le jeune public. « Il ne faut pas prendre les enfants pour des imbéciles, explique-t-il. Ils savent parfaitement ce qui est bien ou pas ». Pascal Parisot opine : « C’est un public qui ne triche pas, qui ne fait pas semblant. Pendant un concert, un enfant qui s’ennuie ou au contraire qui est content, il va le montrer tout de suite, de façon exacerbée. »    

Essor et manque de visibilité

Support plébiscité par le jeune public, le livre-audio rencontre un succès continu depuis plusieurs décennies. La récente 35e édition du Salon du livre jeunesse de Montreuil a ainsi confirmé l’essor du conte musical, genre hybride dans lequel se sont illustrés des conteurs aussi prestigieux que Yolande Moreau, François Morel ou Karin Viard. Là encore, l’exigence de qualité est au rendez-vous : « Un bon projet doit apporter du sens, explique Patricia Johnston, il doit toucher, avoir un véritable impact personnel, à long terme, sur les enfants ».

Riche d’une production abondante et diversifiée, le secteur jeune public souffre pourtant d’un manque de reconnaissance et de légitimité. Une expression revient souvent parmi les acteurs interrogés : il serait le « parent pauvre » de l’industrie musicale. Dans les médias, à part quelques rares espaces dans la presse papier, la visibilité de ces projets est quasi inexistante. Mathilde Davignon, du label Victorie Music, le confirme : « On vit hors médias. On n’est pas traités sur un pied d’égalité avec les productions « adultes ». Même quand certaines remises de prix font une place aux artistes jeune public, le temps de scène est moindre. » Il n’y a pas de Victoire de la Musique pour la jeunesse, mais la Sacem a créé en 2017 un Grand Prix du répertoire jeune public (Aldebert, Pascal Parisot et Alain Schneider l’ont chacun reçu). Pour Tania Le Saché, directrice d’ARB Music, « économiquement, l’enfant n’existe qu’à Noël. Le reste de l’année, on n’en parle pas. »

Avec l’essor du streaming, le secteur du disque jeunesse est par ailleurs confronté aux mêmes difficultés que le reste de l’industrie musicale, avec cette complication qu’il faut d’abord plaire aux parents avant de toucher le cœur de cible, les enfants. « On est dans quelque chose d’assez flou au niveau des supports, explique Mathilde Davignon. Le CD se vend beaucoup moins, mais il n’a pas tout à fait disparu. On est à la croisée des chemins. » Pour les artistes eux-mêmes, pas facile de vivre uniquement de leurs projets. Marie-Emmanuelle Remires, co-auteure de plusieurs ouvrages musicaux dont Cocorico ! Balade d’un griot avec Mory Kanté et Reda Kateb, le déplore : « Depuis une dizaine d’années, ça devient plus difficile, on sent qu’il y a un frein ». Côté spectacles live, la donne semble avoir changé, elle aussi : en cause, le faible soutien des pouvoirs publics à la création, comme l’a pointé une étude de mars 2019 menée par l’association Scènes d’enfance – ASSITEJ France. À n’en pas douter, l’avenir passera d’abord par un changement d’image, pour que la musique jeune public soit enfin estimée à sa juste valeur, loin des clichés.

Pierre Ancery