Gilbert Laffaille, si on discutait de chanson…

À l’occasion de la publication du livre Kaléidoscope, Gilbert Laffaille revient sur ses 40 ans de carrière et sur l’évolution de la chanson française. Au fil d’une discussion, nous lui avons soumis trois questions.

Si vous êtes né dans les années 1990 ou après, il se peut que le nom de Gilbert Laffaille ne vous dise rien. Auteur-compositeur-interprète, Gilbert Laffaille a connu des succès dans les années 70 et 80, puis a poursuivi plus discrètement une carrière qui l’a pourtant amené à jouer dans plus de 25 pays à travers le monde.

Dans son livre Kaléidoscope, il raconte son parcours, explique la genèse de certaines chansons, « d’ou ça vient, comment c’est né, l’histoire que vit une œuvre après sa création pendant plusieurs décennies » Il y explique ses succès et ses échecs, le plaisir d’avoir pu enregistrer avec des musiciens comme Maurice Vander, Stéphane Grappelli ou Richard Galliano… « Avec des moyens pour faire venir des pointures, pour réaliser, pour mixer, etc., ça s’entend ! Parce que, comme d’autres, j’ai aussi enregistré dans l’adversité et avec peu de moyens, or dans ces cas-là aussi ça s’entend ! »

Il sait que ses chansons touchent les enfants, qu’il a beaucoup faire rire « sans méchanceté, pas en dessous de la ceinture » comme il dit, et qu’il représente une chanson d’auteur noyée « dans le grand flot (musical) mondial ». Nous l’avons donc fait parler de transmission auprès des plus jeunes, et de la place de la chanson dans l’industrie musicale et à l’international.

Quel est le succès dont vous êtes le plus heureux ?

Plus qu’un succès, c’est le destin d’une chanson écrite dans les années 70, suite à un fait divers qui s’était déroulé à Orléans. Une rumeur antisémite prétendant que des femmes disparaissaient dans les cabines d’essayage des magasins de prêt-à-porter de la ville, et se retrouvaient vendues quelques semaines plus tard dans les bordels à Tanger. Évidemment, il n’y avait rien de vrai, mais s’en sont suivis des actes antisémites et des croix gammées inscrites sur les devantures de ces magasins. On a appelé ça « la rumeur d’Orléans », et moi j’ai écrit une chanson sur la rumeur inspirée de ce contexte, sans citer cette histoire mais avec une fable où un chat disparait avant qu’on ne le retrouve… Et un jour, j’au reçu une lettre d’une enseignante de français à l’Alliance Française de Bombay, en Inde, qui me dit : « Dans ma classe, j’ai des sikhs, des chrétiens, des juifs et des hindous qui n’arrêtent pas de dire du mal des uns et des autres et d’alimenter des rumeurs. Comme votre histoire est très lointaine pour eux, presque exotique, et qu’il n’y est question que d’un chat, j’ai pu, grâce à elle, apaiser le climat entre eux en leur expliquant la nocivité d’une rumeur. »

Pour un artiste de chanson qui veut faire carrière, quelles différences entre les années 70 et aujourd’hui ?

C’était déjà difficile, mais c’est devenu encore plus compliqué aujourd’hui. Dans chaque hebdo ou magazines, il y avait une rubrique ‘chanson’, dans le service public, une vingtaine d’émissions de radio ouverte à la chanson, en télévision, une dizaine. Il y avait aussi des premières parties assez systématiques, une culture du lever de rideau, et donc des possibilités d’apprendre son métier et se confronter à un public régulièrement.

Dans la chanson, il y a eu un avant et un après la libéralisation des ondes FM. Avant les « radios libres », il y avait peu de chaines de radio et de télévision. Si on était diffusé sur France Inter, dans la foulée, on recevait des demandes de galas, d’autres émissions, d’interviews pour des articles. Après 1981, il y a eu une scission assez nette entre la chanson et le rock/pop. Les radios FM ont changé la donne pour des gens comme moi, mais il restait toujours le service public, avec des responsables d’émissions qui étaient également producteurs, qui pouvaient programmer des artistes qu’ils aimaient, même si ça déplaisait aux décideurs de la chaine. Et puis, il y a aussi les festivals de chanson qui ont presque disparu, ou du moins comme au Printemps de Bourges ou aux Francofolies, où la chanson se retrouve largement mélangée à d’autres genres.

Dans votre livre, vous vous interrogez sur l’avenir de la chanson française dans un contexte mondialisé : « Nous verrons si notre chanson parviendra à survivre en tant que telle ou si elle se fondra peu à peu dans le grand flot mondial. » Alors ?

Quand on parle de chanson française à l’étranger, on cite Piaf ou Brassens, parfois Souchon ou Cabrel mais c’est déjà beaucoup plus rare, comme si la chanson était restée figée dans les années 70. Les musiques urbaines et les musiques électroniques s’exportent, mais pas la chanson d’auteur. Quelqu’un qui fait du folk comme James Taylor est connu dans le monde entier, mais Maxime Le forestier, pourtant comparable, n’est pas connu dans le monde entier ! Pour les anglo-saxons, quand ça marche, c’est tout de suite au niveau mondial, ce qui n’est pas le cas pour nous.

Il y a que nous ne pouvons pas nous raccrocher à une tradition musicale populaire en France. Au Portugal, ils ont le fado, le blues pour le Mississipi, la Jamaïque a le reggae, les Bretons la musique celtique, etc. Mais, chez nous, non. Il y a bien une école française de jazz, de musique de chambre, d’opéra/opérette, mais nous n’avons pas une musique enracinée, nous n’avons pas exporté une musique typique.

Kaléidoscope
de Gilbert Laffaille,
Christian Pirot Éditions