Dictionnaire des tubes en France

Un passionné a passé 6 ans de sa vie à fouiller les archives des hit-parades et établir un dictionnaire des tubes en France de 1955 à nos jours. Un projet pharaonique que nous raconte son auteur, Yannick Suiveng.

Plus de 500 pages format A4, environ 5 000 artistes et 12 000 titres classés à l’intérieur, le Dictionnaire des tubes en France de Yannick Suiveng est une œuvre colossale ! Elle fusionne l’ensemble des tops sur 60 ans d’histoire musicale dans notre pays, combinant les charts issus des rotations radio, de la presse et des ventes de singles (sur la période 1955 – 1984), puis des charts officiels depuis la création du Top 50.

Celui qui s’est lancé dans cette compilation folle, Yannick Suiveng, ancien animateur radio, possède l’esprit carré et l’âme d’un documentaliste. Il se définit lui-même comme « passionné de musique et de hit-parades » et nous explique comment son travail s’est construit, et ce qu’il observe de ces 60 années de tubes étudiées.

Quelles sources avez-vous travaillé pour établir ce dictionnaire ?

Pour la période la plus récente, la compilation des données a été assez facile. À partir de 1984, je me suis appuyé sur les résultats du Top 50 puis sur les différents classements proposés par le Syndicat national des éditeurs phonographiques (SNEP).

La difficulté a surtout été de recueillir des informations fiables pour la période antérieure, celle allant des années 50 à 80. J’ai dû constituer moi-même une nouvelle base de données fiable, ce qui m’a pris 6 ans.

Quel a été votre méthode ?

Le livre commence en 1955 alors que le support vinyle se lance et que deux hit-parades se créent cette année-là en France, celui du magazine Music Hall et « La Bourse des chansons » publiée dans Le Figaro. Ensuite, je me suis basé sur les données du CIDD – Centre d’information et de documentation du disque (NDLR : ancêtre du SNEP) – pour qui près de 200 disquaires remplissaient chaque semaine des fiches évaluant si tel ou tel disque s’était vendu beaucoup, moyennement, voire pas du tout. Bien que la méthode soit relativement approximative, il s’agit du premier classement dit « officiel » en France, repris d’ailleurs par le magazine américain Billboard dans ses « Tops of the world ».

J’ai également pris en considération tous les classements des radios et des magazines comme Salut les copains, puis j’ai évalué l’audience de chaque media pour donner telle ou telle importance à leur hit-parade et ainsi pondérer les résultats. Cela m’a permis d’établir une moyenne pour être au plus juste.

De 1955 à 2014, les époques ont changé, l’industrie musicale et les modes de consommation aussi. Comment avez-vous tenu compte de ces changements pour pondérer vos résultats ?

Si j’avais fait un classement uniquement basé sur les ventes de disques, tous les artistes des années 70 et 80 seraient en haut de l’affiche et d’autres, comme Dalida, seraient sous-évalués. Il y a effectivement des différences notables entre les époques, avec des pics de ventes sur certaines décennies alors que dans les années 50, les ventes de 45 tours sont encore très faibles ; dans les années 2000, celles de singles n’existent quasiment plus… Avec l’explosion de bande FM, les télévisons, puis Internet, l’audience d’un titre qui cartonne peut aujourd’hui être énorme, alors que dans les années 60 il n’y avait que 2 chaînes de télévision et 5 radios…

C’est la raison pour laquelle je ne m’appuie pas que sur les classements de ventes mais aussi sur ceux des magazines et des rotations radios.

Le streaming est-il pris en compte dans votre classement ?

Le dictionnaire s’arrête au 1er janvier 2015 alors que le streaming n’est pas encore pris en compte dans les tops. Mais comme les Presses du Midi sont intéressées pour faire une mise à jour d’ici quelques années, je les prendrais certainement en compte étant donné que le SNEP a modifié ses classements, dorénavant « fusionnées » et qui intègrent les écoutes issues des abonnements premium sur le streaming.

Après avoir étudié 6 décennies de tubes musicaux, savez-vous ce qui « fait » un tube ?

Une maison de disque peut miser et investir sur un artiste ou une chanson sans que cela fonctionne, alors que des chansons partent parfois de rien et deviennent un tube. Alors, ça reste un secret !

Quelles évolutions avez-vous constaté sur les carrières des artistes à tubes ?

Il y a un avant et un après à la libéralisation de la bande FM en 1981. Avant, à l’époque de Salut les copains, les animateurs avaient leurs chouchous et on retrouvait toujours les mêmes artistes sur le devant de la scène médiatique. Des Claude François ou des France Gall pouvaient placer 6 ou 7 chansons simultanément dans un hit-parade, et la variété française est restée largement majoritaire jusqu’à la fin des années 70. Puis, avec les radios FM, les jeunes n’ont plus voulu entendre les chansons de leurs parents, donc les radios ne pouvaient plus se permettre de passer 10 fois du Johnny ou du Françoise Hardy et ont dû aller chercher de nouveaux talents. À partir de là, les carrières sont devenues plus courtes, voire très éphémères.

Cela correspond également à une époque où la présence des artistes anglo-saxons sur les ondes devient plus importante, au point que de nombreuses radios de la bande FM ne passent quasiment plus de chanson française et que le CSA doit intervenir pour imposer des quotas de diffusion.

La durée de vie d’un titre dans les charts était-elle plus longue auparavant ?

Pas forcément. Cela existe encore un morceau classé durant un an ou plus, le dernier fait marquant étant Happy de Pharrell Williams. C’est surtout avant 1960 que les durées de vie étaient très longues, les tubes restant classés parfois pendant deux ans, comme Je vais revoir ma blonde d’Eddie Constantine, ou L’Eau vive de Guy Béart.

En revanche, depuis le milieu des années 90, c’est un artiste différent qui occupe chaque année la première place, ce qui n’était pas le cas avant.

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