Antoine Pecqueur : « la musique classique se réinvente dans les lieux contemporains »

Dans son ouvrage Les Espaces de la musique, Antoine Pecqueur, instrumentiste et journaliste, se penche sur le rapport entre musique et architecture. À travers 30 projets architecturaux, de la Philharmonie de Paris à l’Opéra de Canton, en passant par le Concertgebouw de Bruges, il explique pourquoi ces réalisations fonctionnent et en quoi elles excellent.

 

 

portrait antoine julien benhamouAprès avoir collaboré au Monde de 2006 à 2012, Antoine Pecqueur est aujourd’hui journaliste pour la chaîne de télévision Mezzo. Il est l’auteur de deux livres : Les Écrans sonores de Stanley Kubrick (éd. du Point d’exclamation) et Les Plus beaux opéras du monde (avec le photographe Guillaume de Laubier, éd. de La Martinière). En parallèle, il poursuit une activité de musicien. Prix du Conservatoire national supérieur de musique de Lyon, il joue du basson au sein d’orchestres sur instruments anciens (La Chambre philharmonique, Les Siècles…) et d’ensembles de musique contemporaine.

 


 

arton12978-45a54En tant que musicien, pourquoi avoir choisi d’aborder la musique par l’architecture ?

Souvent quand on pense à la musique, on pense aux œuvres et aux interprètes, et on oublie qu’elles ont été écrites pour un lieu. On oublie de parler des salles. J’avais consacré un précédent ouvrage aux plus beaux Opéras du monde, celui-ci est un prolongement de ce travail, avec un point de vue plus technique et scientifique. Ce sujet me passionne, en tant que spectateur, journaliste, et musicien. Il est primordial pour un musicien de se sentir bien dans le lieu où il joue. Il était important pour moi de rendre hommage aux salles contemporaines. La musique classique est une musique de patrimoine qui se réinvente d’autant mieux dans des lieux contemporains.

Votre livre nous fait visiter 30 salles de concerts contemporaines exceptionnelles, mais livre également une réflexion sur les rapports entre architecture et musique.

L’objet premier de ce livre est de montrer le rapport évident entre architecture et musique. J’y présente 30 salles construites au cours de ces 25 dernières années dans le monde entier. L’idée était aussi de mettre l’accent sur la vitalité de la création architecturale contemporaine : il s’en construit partout dans le monde, en Europe, en Amérique du Nord mais aussi en Asie, dans les pays émergents… En préambule, je trace un historique de la construction de salles de concerts et d’opéras (Il faut bien distinguer les deux), et une réflexion sur l’acoustique et le lien architecture/musique. Le livre est également jalonné d’interviews d’architectes de renommée mondiale : Renzo Piano, Christian de Portzamparc… Ce qui est frappant, c’est que tous, au-delà de leurs projets spécifiques, reviennent naturellement sur le rapport entre architecture et musique. On pourrait de prime abord penser qu’il s’agit de deux disciplines opposées. Elles ont pourtant une grande proximité, depuis toujours. Cela a été un peu théorisé, pas tant que ça. Il n’y a pas énormément d’ouvrages sur le sujet. Pierre Boulez, que j’ai eu la chance d’interroger pour le livre, est probablement celui qui a le plus travaillé sur ces questions.

Il y a cette fameuse citation de Goethe, que vous traduisez d’ailleurs un peu différemment, qui dit que l’architecture, c’est de la musique solidifiée. Musique et architecture sont-elles deux modes différents d’organisation de l’espace-temps ?

La traduction de cette phrase est complexe. Je l’interprète ainsi : l’architecture, c’est de la musique muette. Pour Portzamparc, la construction d’un bâtiment s’apparente à une partition faite de succession d’imprévus. Il compare cela au geste du jazz. Il y a dans ses réalisations une notion forte de parcours, avec une succession d’événements, exactement comme la succession des notes, des rythmes sur une partition. Jacques Herzog rappelle aussi que les matériaux ont une sonorité, qu’ils sont choisis aussi en fonction de ce paramètre. Il parle notamment de la sonorité des escaliers, de la construction rythmique de l’espace.

Dans ce rapport à l’espace-temps, on touche à des questions métaphysiques. Les premiers écrits sur l’architecture, que l’on doit à Vitruve, intègrent cette réflexion et ce qui fait coïncider ces deux disciplines, à savoir la construction de lieux pour accueillir les représentations musicales. Le point de rencontre, c’est l’acoustique.

 

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Le rapport entre architecture et musique est-il réductible à la seule acoustique ?

L’acoustique présente un paradoxe. Les Allemands la qualifient de « science molle », parce qu’elle met en jeu une part de subjectivité. Il y a évidemment un aspect théorique, scientifique, indiscutable. Mais qu’est-ce qui fait qu’une salle sonne bien ? Beaucoup de paramètres entrent en ligne de compte, parfois même peu rationnels. C’est ce que l’on appelle la psycho-acoustique. On entend mieux dans une salle quand on s’y sent bien. On rejoint là le choix des matériaux. Prenons le bois. En mettre au sol présente un intérêt acoustique, mais ailleurs, cela ne sert à rien. Du plâtre ou du béton, c’est pareil. Mais on aura l’impression de mieux entendre et d’avoir un meilleur son dans une salle en bois. Il n’y a rien d’objectif là-dedans. C’est la raison pour laquelle j’ai aussi écrit ce livre comme une enquête. J’ai rencontré les concepteurs, les usagers, tout ceux qui ont fait et qui font vivre les bâtiments, pour comprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas, car bien sûr, le bâtiment idéal n’existe pas.

Ces salles de concerts doivent aussi s’inscrire dans leur environnement.

Une salle de concert, c’est un projet global. Il était primordial pour moi d’interroger le contexte urbain dans lequel s’inscrivent ces lieux. Il n’y a qu’à penser aux polémiques qui ont accompagné la construction de la Philharmonie de Paris, et le choix de sa localisation dans le nord-est de la capitale. Finalement, c’est un succès total. Avant, les salles de concert étaient édifiées en centre-ville. Avec la densification du tissu urbain, les grands projets architecturaux se retrouvent en périphérie, et ça fonctionne. La Philharmonie de Berlin a été construite à l’extrémité de Berlin Ouest, juste avant le Mur, dans une sorte de no man’s land. Idem pour le Concertgebouw d’Amsterdam, construit à la fin du XIXe siècle. La salle de concert, parce qu’il s’agit d’un projet d’ampleur, permet aussi à la ville de gagner de nouveaux espaces. Elle participe de l’urbanisme global. C’est d’autant plus important que la musique classique doit aujourd’hui séduire de nouveaux publics. Cet enjeu majeur passe par l’architecture, la localisation, mais aussi par le projet en lui-même. Auparavant, une salle de concert était…une salle de concert. Aujourd’hui, les bâtiments sont de véritables complexes qui intègrent des salles de répétitions, des salles d’enseignement, des espaces pour accueillir le public, un restaurant, des commerces, une billetterie… C’est un ensemble, et les noms reflètent bien cette idée, comme la Cité de la musique à Paris ou le Parc de la musique à Rome.

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Pour les architectes que vous avez rencontré, concevoir une salle de concerts, est-ce un projet spécial ?

Pour les architectes, construire une salle de concerts est un projet à part. D’abord parce qu’ils sont nécessairement accompagnés d’un acousticien et d’un scénographe, qui conçoit les supports techniques de la salle. Les projets sont donc le fruit d’un dialogue à trois, et intègrent des contraintes techniques spécifiques. Ce dialogue est parfois compliqué. Quoi qu’il en soit, ce sont des projets très recherchés par les architectes, qui sont souvent très excités à l’idée de concevoir un écrin pour la musique.

Y a-t-il de nouvelles approches dans la construction de ces bâtiments ?

Jusqu’à ces dernières années, nous étions dans l’époque des « starchitectes », avec des salles de concerts dont les prix s’envolaient à plusieurs centaines de millions d’euros. Aujourd’hui, sans doute sous l’effet de la crise, on observe une tendance différente. La Biennale de Venise cette année est dédiée à Alejandro Aravena (Prix Pritzker 2016, NDR), architecte chilien engagé dans le social. Dans l’avenir, il y aura plus la volonté de réaliser des salles de concerts à des prix moins faramineux, dans l’esprit de la Grange au Lac à Évian, réalisée par Patrick Bouchain, qui a coûté très peu et fonctionne très bien, ou du Concertgebouw de Bruges. Cette dernière n’a pas été conçue par des stars, mais par deux architectes belges, Paul Robbrecht et Hilde Daem. Là aussi, les prix sont restés raisonnables.

La question du coût de ces bâtiments fait effectivement quasi systématiquement débat…

Cette question est complexe. Le coût final dépend de nombreux paramètres : entreprises de bâtiment choisies, évolutions des projets en cours de construction… On rejette trop souvent, et trop facilement la responsabilité sur l’architecte seul. Les torts sont partagés.

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Réaliser une salle de spectacles marque-t-il fortement la carrière d’un architecte ?

Évidemment. En bien ou en mal d’ailleurs. Ce sont des projets très ambitieux et emblématiques. L’Opéra de Sydney en est un parfait exemple. C’est un symbole de l’Australie, et pourtant c’est une histoire tragique pour son architecte, le danois Jorn Utzon. Il a été évincé du projet en cours de route, et aujourd’hui, malheureusement, cette salle ne fonctionne pas correctement d’un point de vue acoustique. L’histoire de ces projets est souvent romanesque, mais une belle salle marque indéniablement un architecte et peut devenir son « chef d’œuvre ». On peut citer l’Opéra de Canton, véritable symbole de l’esthétique de Zaha Hadid (prix Pritzker 2004, décédée le 31 mars 2016, NDR).

Vous avez sélectionné 30 salles pour ce livre. En avez-vous « sacrifié » ?

Il est impossible de mettre un point final à ce livre. Il y a plusieurs projets en cours, et sûrement beaucoup d’autres à venir. Dans les pays émergents, ou en Chine par exemple, il s’en construit beaucoup, avec des architectes français comme Paul Andreu ou Christian de Portzamparc. En Afrique aussi, avec par exemple la construction d’un Opéra à Alger, financé par la Chine. La salle de concert a en quelque sorte remplacé le musée. Bref, il y aura encore d’autres beaux exemples dans le futur. Peut-être pour une nouvelle édition !

En tant que musicien, vous avez joué dans certaines de ces salles. Quelles sont vos préférées ?

La Philharmonie de Paris est une réussite totale, qui invente un nouveau modèle acoustique. La Philharmonie du Luxembourg est aussi une merveille, avec ses tours qui lui donnent une allure de théâtre shakespearien. Le Concertgebouw de Bruges est aussi une grande réussite. J’attends énormément de la Philharmonie de l’Elbe à Hambourg, qui ouvrira en janvier prochain. Elle peut devenir, symboliquement, l’équivalent de l’Opéra de Sydney pour le XXIe siècle.


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PECQUEUR, Antoine, Les Espaces de la musique
Éditeur : Parenthèses – Philharmonie de Paris • Édition : décembre 2015
Format : 24 × 28 cm • Pagination : 288 pages • Langue : français
Prix : 36 Euros

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