Tubes et musiques du monde

Le bénéfice du tube a été souvent réservé au rock et à la musique pop. Le rap a pris ensuite le virage des chansons réussies, au sens commercial et festif. Ces genres musicaux ont concentré la plupart des numéros un aux classements des meilleures ventes. Quid des musiques du monde ? De Pata Pata, adaptation d’un chant xhosa par la Sud-Africaine Myriam Makeba en 1967, à Despacito, tube mondial 2017 des Portoricains Luis Fonsi et Daddy Yankke, les musiques « d’ailleurs » ont tenu la dragée haute à leurs concurrents.

IMG_3876_(c)CHESNEAU_Marc-800En France, fin août, le n°1 s’appelle Kids United, qui prend la tête des charts grâce à une chanson africaine, Mama Africa. Ces enfants pluriculturels ont certes assis leur réputation sur des reprises entraînantes de classiques français, pour lesquelles leur album Pour un monde meilleur a été certifié disque de platine en 2015. Mais leur choix africain ne doit rien au hasard. Invités à New York pour célébrer les soixante-dix ans de l’Unicef fin 2016, ils y entendent Angélique Kidjo chanter Afrika, une chanson qu’elle a écrite en 1999 pour son l’album Black Ivory Soul, et qui, depuis, fait danser son public à chaque fin de concert.

Adapté en français, agrémenté d’un clip où apparaissent l’auteur, Angélique Kidjo ainsi que Youssou N’Dour, le titre rebaptisé Mama Africa cartonne. Une bonne mélodie, la popularité des Kids United, des stars africaines : « Là, nous avons une parfaite interaction », constate Corinne Serres, directrice de Mad Minute Music, tourneur très dynamique dans le secteur des musiques du monde, qui porte notamment les tournées internationales du duo du violoncelliste français Vincent Segal et du joueur de kora malien Ballaké Sissoko.

Il y a d’un côté une production mainstream et une exposition médiatique importante, et de l’autre des vedettes africaines puissantes – Angélique Kidjo dispose d’un réservoir d’un million de followers sur Facebook, Youssou N’Dour remplit Bercy chaque année pour son Grand Bal, communion festive de la culture sénégalaise.

Communautés et passionnés

Des succès comme ceux de Mama Africa ou de Despacito ne se font pas par l’opération du Saint-Esprit. Il s’appuie sur un substrat imparable : les communautés et les passionnés. Sans les militants anti-apartheid, Asimbonanga, chanson dédiée à Nelson Mandela par le Blanc Johnny Clegg, n’aurait sans doute pas passé les frontières sud-africaines en 1987. « Nous sommes les passeurs et les relais », affirme Emmanuelle, amatrice de tango qui fréquente une « milonga », un lieu de tango où l’on apprend à danser ensemble, à Montreuil-sous-Bois. Emmanuelle se sent ainsi solidaire des millions d’aficionados de l’art de Carlos Gardel ou d’Astor Piazzola répartis à travers le monde. Sans eux, le Gotan Project n’aurait pas essaimé son tango électronique (750 000 ventes à l’étranger depuis 2002, classé entre Daft Punk et Phoenix).

Si les fans de bossa nova n’avaient pas continué d’écouter The Girl of Ipanema, le disque phare Getz/Gilberto de 1964, et de tenter de reproduire les accords inventés par Joao Gilberto, sa fille Bebel Gilberto, n’aurait pas vendu un million de Tanto Tempo (2002).

« Bien sûr, quand les Touré Kunda ont sorti E’Mma en 1980, ils ont été portés par la large communauté sénégalaise de France, mais ils ont été aussi adoubé par les medias, parce que à l’époque c’était à la mode, et le public a eu un énorme coup de cœur », remarque Corinne Serres. Depuis les années 2000, c’est le mariage de ces styles avec un courant moderniste – l’électro – qui a permis l’émergence des « musiques du monde ». Le principe reste d’actualité comme l’a montré le succès de la septuagénaire trinidadienne Calypso Rose, gagnante d’une Victoire de la musique en 2017.

« Le problème, c’est l’étiquette, poursuit Corinne Serres. En 2015, au Womex de Saint Jacques de Compostelle, le show case de MHD, alors peu connu, avait fait débat, et c’était bête ». Français d’origine sénégalo-guinéennne, adepte d’un afro-trap très rythmé, le rappeur parisien a depuis multiplié les tubes en ne s’inscrivant dans aucune catégorie évidente, mais en multipliant les références africaines. En riposte à un schéma figé, Philippe Krümm, pilier de longue date des musiques traditionnelles en France, vient de créer le site 5planetes.com, « pour traiter des mondes de la musique et non l’inverse», où il cite en prologue David Byrne, qui « haïssait le terme attrape- tout de world music ».

Les musiques du monde, une pépinière

Si l’on en a croit la fréquence de leur diffusion à la télévision ou sur les radios généralistes, les musiques du monde sont plongées dans un coma avancé. Cet encéphalogramme plat ne reflète pas la réalité. Labels, festivals (dont au moins cinq importants à Paris d’ici la fin de l’année), concerts, les musiques du monde sont « une pépinière ». « Les grandes figures de la sono mondiale ont disparu, Le Buena Vista, Cesaria Evora, Nusrat Fateh Ali Khan, etc. D’autres sont en retrait. Nous sommes dans une période quelque peu asséchée. Nous vivons sur deux pôles, des musiques virtuoses qui n’accèdent pas aux musiques classiques alors qu’elles en sont – pour la première fois la kora est rentrée au Théâtre des Champs-Elysées avec Ballaké Cissoko – et un courant très festif où des jeunes découvrent d’autres rythmiques, d’autres horizons et y adhèrent ». D’où sortiront peut-être les futurs Soul Makossa créé en 1972 par Manu Dibango ou la réplique du Gangnam Style de Psy, recordman de vues sur Youtube, et néanmoins coréen.

Le réservoir est si créatif que, pour créer des tubes, il suffirait de se baisser. Bintou Simporé, figure tutélaire de Radio Nova, où elle présente l’émission NéoGéo chaque dimanche matin, trois heures de « sono mondiale », l’affirme : « Il y a un foisonnement extraordinaire de musiciens, de concerts avec des artistes qui « jouent » pour de vrai, poursuit la productrice. C’est avoir une poutre dans les yeux que de dire que les musiques du monde, c’est fini ».

Véronique Mortaigne