Soundbreaking : une histoire de la musique enregistrée en images

L’adaptation française du documentaire Soundbreaking vient d’être diffusée sur Arte. Testament musical de Sir George Martin, il revient en 6 épisodes sur l’histoire de la musique enregistrée, de l’irruption de l’électricité aux samples en passant par l’évolution des studios et les formats de diffusion. Une odyssée passionnante, qui a créé l’événement aux États-Unis en novembre dernier. Huit ans de travail et un casting impressionnant pour un film déjà culte. Rencontre avec Romain Pieri, auteur de l’adaptation française. 

maxresdefaultQue raconte Soundbreaking ?

Soundbreaking raconte l’histoire de la musique enregistrée, à travers six épisodes thématiques : La fée électricité, La magie du studio, Profession producteur, Trouver sa voix, Du 78 tours au fichier mp3 et Générations sample. Il s’agit d’aborder cette histoire sous un angle spécifique : celui du rôle de la technologie dans la création musicale. Une analogie revient souvent dans le film, dans la bouche de George Martin, Brian Eno ou Jean-Michel Jarre, entre la musique et la peinture.

À partir du moment où l’enregistrement multipistes devient possible, ce qui est le sujet du deuxième épisode, la musique enregistrée change de dimension. Elle n’est plus simplement la photo d’une musique jouée en live. Il est question de donner naissance à une musique qui ne peut pas exister ailleurs qu’en studio. Alors on se met à peindre la musique. C’est d’ailleurs le titre original de cette partie. On est là au cœur de cette série documentaire : sans la technologie, la musique n’aurait pas été pareille : sans l’électrification et l’amplification, pas de rock, sans les synthés, pas de musiques électroniques. C’est aussi un hommage implicite à tous les inventeurs géniaux comme Robert Moog ou Les Paul.

Cela permet de tordre le cou au mythe de l’inspiration. La plupart des musiciens n’en parlent même pas : ils s’enferment en studio, et selon les époques, ils se demandent ce que peut leur permettre de faire telle ou telle nouveauté. C’est évident avec les synthétiseurs, mais c’est le cas dès le départ, avec l’amplification. Si Charlie Christian, qui n’est ni un rocker, ni un bluesman, mais un jazzman, n’a pas l’idée d’y brancher une guitare, il ne devient pas le premier guitar hero de l’histoire !

Comment avez-vous travaillé sur cette adaptation ? Quels sont les changements, ajouts et coupes auxquels vous avez procédé ?

Soundbreaking, c’est d’abord un projet américain, réalisé par The show of force pour la chaîne PBS, et diffusé en novembre 2016. La version originale est composée de huit épisodes d’une heure. Notre travail a consisté à « européaniser » Soundbreaking. La version originale est excellente, mais vue uniquement d’un point de vue anglo-saxon. Nous avons travaillé à partir de celle-ci, supervisée par George Martin en personne. Nous avons ajouté tous les intervenants francophones : Jean-Michel Jarre, Akhénaton, Catherine Ringer, Guillaume Kosmicki, Ludovic Tournès… Et nous avons ajouté des chapitres sur les producteurs et artistes européens. Nous l’avons réduite à 6 épisodes, pour coller au format français. Notre idée n’était pas de faire une version courte, mais une version alternative, avec du contenu qui n’était pas présent dans la version américaine. Nous avons travaillé pendant 3 ans sur ce projet, mais les américains y ont passé près de 8 ans ! C’est aussi pour cette raison que Soundbreaking restera comme une référence en la matière.

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Comme ajout, on peut par exemple citer tout ce qui concerne les musiques électroniques.

Nous avons effectivement complété le chapitre des musiques électroniques, mais pas seulement. L’histoire de la musique enregistrée, et par extension l’histoire des musiques populaires, est en grande partie anglo-saxonne, mais nous avons mis un point d’honneur à ce que l’on revienne sur l’origine franco-allemande des musiques électroniques. Nous avons réduit le documentaire initial, mais en l’ouvrant à des pans français, allemands ou italiens de cette histoire avec Karlheinz Stockhausen, Giorgio Moroder, Pierre Schäffer, Kraftwerk ou Pierre Henry. Les deux versions sont en quelque sorte deux points de vue et deux éclairages d’une même histoire, avec des similitudes et des différences.

Sir George Martin lui-même est à l’origine du projet. Quelles étaient ses motivations ?

Sir George Martin, le producteur historique des Beatles, nous a quitté l’année dernière. Soundbreaking est en quelque sorte son testament. C’est grâce à son impulsion et à sa volonté que le casting du documentaire est aussi impressionnant. Il avait envie de raconter, pour la première fois, son métier et l’histoire de la musique enregistrée. Il souhaitait témoigner mais aussi aborder ce que signifie enregistrer la musique, des débuts de la fixation sonore jusqu’à aujourd’hui : quelles sont les technologies qui bouleversent cette histoire, qui en sont les héros, connus ou méconnus. Le film montre également de très belles images d’archive, rarement publiées, et des pépites, comme l’écoute des bandes de Tomorrow never knows des Beatles.

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C’est aussi un bel hommage rendu aux producteurs, au sens anglo-saxon du terme.

Le producteur anglo-saxon (équivalent d’un mélange entre l’ingénieur du son et le réalisateur artistique en France) est un artiste à part entière. Phil Spector, George Martin ou Berry Gordy sont des éléments essentiels de cette histoire. L’utilisation des cordes, marque de fabrique de la musique des Beatles, c’est George Martin. L’irruption de la musique classique dans la musique populaire, c’est lui. Cela montre aussi l’importance du studio, ce lieu un peu secret, dans lequel on se retire pour créer, et qui devient, comme le dit Nigel Godrich (producteur de Radiohead), un instrument de musique à part entière. Le public anglo-saxon a une culture plus développée sur cet aspect. Il sait qui a produit quoi. C’est beaucoup moins vrai en France. C’est aussi pour cela que nous avons choisi de donner la parole à quelqu’un comme Renaud Letang, peu connu du grand public alors qu’il rayonne à l’international pour la qualité de son travail.

Pour finir, il y aura une suite à cette série ?

Pourquoi pas ! La série couvre déjà très largement le sujet, mais il y aurait encore beaucoup de choses à raconter. La production américaine a en stock une grande quantité de rushs. Nous allons attendre de voir les chiffres d’audience. La diffusion aux États-Unis a été un événement. Il semble très bien fonctionner en replay en France et en Allemagne. Nous verrons bien.


 maxresdefaultSoundbreaking, la grande aventure de la musique enregistrée
Auteurs : Maro Chermayeff,  Romain Pieri
Réalisation : Christine Le Goff
Producteurs : Ma Drogue A Moi, Show Of Force
Coproducteur : ARTE France


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