Saravah, c’est où l’horizon ? 1967 – 1977

couv_livre_3093Sous l’impulsion de Pierre Barouh, le label Saravah a marqué la production musicale indépendante française au tournant des années 60 et 70. Son fils Benjamin, à l’occasion de la publication du livre Saravah, c’est où l’horizon ? 1967 – 1977, revient pour nous sur l’épopée Saravah et son catalogue riche de secrets.

Ceux qui ont moins de 40 ans ne connaissent probablement pas Saravah. Pouvez-vous leur présenter ce qu’était Saravah durant la décennie 1967 – 1977 ?

Saravah est d’abord une société d’édition musicale créée par trois amis – Francis Lai, Claude Lelouch et Pierre Barouh – à l’occasion de la sortie de la bande-son du film Un homme et une femme. Ce succès a généré beaucoup de droits et, sous l’impulsion de mon père Pierre Barouh, la maison d’édition est également devenue label un an après la sortie du film. Il avait envie de créer un label original et novateur qui aiderait les artistes à se développer, et c’est ainsi que Saravah a produit Jacques Higelin, Brigitte Fontaine, Areski Belkacem et s’est aventuré dans les musiques du monde en favorisant le recherche et l’ouverture musicale.
La grande particularité du label était son studio, le Studio des Abbesses à Paris, où les méthodes d’enregistrement ont beaucoup évolué à la fin des années 60. Les artistes pouvaient y passer énormément de temps pour tester des mélanges de genres musicaux et ainsi créer des disques.

Quand on parle de Saravah, on évoque souvent un esprit de création, d’aventure et de famille…

Oui, c’est tout à fait ça. La manne financière qui venait du film Un homme et une femme a permis de sortir des disques en ayant les moyens de les produire, et il faut aussi dire qu’à cette époque la vie coûtait moins cher. À la fin des années 60, la France ne connaissait pas encore le chômage et la crise. C’était plus facile de payer les gens, de fabriquer les disques, donc nous n’hésitions pas à fabriquer des stocks et à prendre des risques.
Ce qu’il y a de grandiose dans cette aventure est la qualité des artistes que mon père a rencontrés. Il faut comprendre que Pierre Barouh était lui-même artiste, il avait roulé sa bosse avec des musiciens et cherchait à mélanger sa poésie avec des sonorités jazz ou brésiliennes, notamment avec la bossa nova dont il avait rencontré la scène à la fin des années 50. Il avait les oreilles grandes ouvertes et lorsqu’il rencontre Brigitte Fontaine, c’est le coup de foudre. Brigitte Fontaine va ensuite amener Jacques Higelin qui est un autre monument de la création musicale qui dépasse les frontières entre jazz, poésie et rock. Ensuite, Areski Belkacem va apporter la touche de musiques du monde avec ses percussions et ses sons kabyles, Pierre Akendengué avec la transe gabonaise, Jack Treese avec sa guitare folk, etc. Cela a lancé le principe de brassage musical propre à Saravah.

Comment l’histoire s’est-elle finie ?

Mon père n’était pas un homme d’affaires et était lancé dans une série d’enregistrements. De semaine en semaine, on fabriquait des disques à tour de bras, sauf qu’entre 1970 et 1974, l’économie avait changé, la crise pétrolière était arrivé et cela coûtait beaucoup plus cher de produire un disque. Il s’est retrouvé complètement débordé et sa passion a pris le dessus sur la réalité. Au final, cela a implosé.
Il y a eu également des clashes dans l’équipe fondatrice, notamment entre mon père et Fernand Boruso. Or ils étaient très complémentaires, l’un faisait les rencontres artistiques et l’autre la logistique, la distribution, l’image… C’est d’ailleurs après son départ que mon père s’est retrouvé seul et a embauché ma mère et sa sœur pour fonctionner en entreprise familiale.

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Benjamin Barouh avec ses parents

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

J’ai travaillé pendant 15 ans avec mon père pour Saravah et, chaque décennie, nous fêtions l’anniversaire. Là, j’avais ce projet en tête pour les 50 ans de Saravah. Au départ, je devais le faire ce projet avec mon père, mais il est décédé et ce livre a pris une dimension vitale pour moi. J’ai voulu lui rendre hommage, creuser son œuvre et sa philosophie. J’ai essayé de comprendre comment cet homme, enfant juif réfugié dans le bocage vendéen, rescapé de la 2de guerre mondiale, a réussi à trouver les ressources pour créer des chansons et une maison de disques qui était une communauté avec un projet social et humain très fort.

Le livre est construit à partir d’entretiens. Comment ces rencontres se sont-elles déroulées ?

Je suis parti d’une des dernières discussions que j’ai eues avec mon père. En lui annonçant que je voulais écrire ce livre, il m’a dit « Il faut que tu parles du son Saravah ». Ce sont ceux qui faisaient ce son dans le studio qui peuvent en parler le mieux, donc il a fallu mener l’enquête et retrouver les ingénieurs du son, les assistants, les directrices de production, les musiciens – car il y avait une section rythmique chez Saravah qui accompagnait les différents chanteurs. Retrouver ce petit monde n’a pas été facile. Le premier que j’ai interrogé est Areski Belkacem et j’étais très heureux de le revoir car je l’aime énormément et il a été très important dans le « son Saravah » justement. Lui m’a mis en contact avec la première directrice de production, dont j’ai appris au passage qu’elle vivait avec nous et était ma nounou quand j’étais enfant. Avec difficulté, j’ai aussi réussi à contacter Christian Gence et c’est lui qui m’a mis en contact avec Fernand Boruso qui a pu me dérouler tout le début de l’histoire Saravah avant qu’il ne se fâche avec mon père.
Je m’en suis tenu à la chronique du studio pour ne pas me perdre et, finalement, grâce à ces gens, j’ai reconstruit ma propre histoire lorsque j’étais enfant avec eux.

Y a-t-il un label d’aujourd’hui qui vous fait penser à Saravah ?

Mon père disait souvent que Saravah était le plus ancien label indépendant français. Selon moi, je pense que c’est Le Chant du monde, un premier modèle pour Saravah.
Ensuite, j’entends souvent que La Souterraine est associé à Saravah, et même si je ne connais pas tous leurs artistes, je trouve que c’est un label qui a un modèle intéressant, qui ne sort pas de disques en physique mais uniquement sur Internet, ce qui se justifie dans l’époque actuelle.
J’aime aussi beaucoup le label Le Saule qui se revendique de l’héritage Saravah. Aurélien Merle, un auteur-compositeur-interprète, s’en occupe et plusieurs artistes de ce label sont impliqués dans le spectacle « Saravah revisité » qu’on a lancé pour les 50 ans du label (prochaine tournée en novembre au festival BBMix à Boulogne).

Quel est le disque de Saravah qui tourne le plus souvent sur votre lecteur ?

C’est une question difficile parce qu’il y en a énormément. Avec l’écriture du livre, j’ai notamment redécouvert les albums de Jack Treese dont Maitro the Truffle Man et The John Leroy Album. Il y a aussi Un beau matin d’Areski Belkacem, disque qui n’a jamais été réédité depuis 1971 et que le disquaire-label Le Souffle continu ressort ce mois-ci (rendez-vous le 26 avril). Ce sont des disques que j’ai redécouverts, sinon il y a Ça va, ça vient de Pierre Barouh que je ne me lasse pas de réécouter.
Il y a pas mal d’éléments secrets dans le catalogue Saravah car de nombreux disques n’ont pas été réédités. Mon père était dans le présent, allait d’un projet à l’autre et il en oubliait de rééditer. J’espère ainsi que ce livre pourra ouvrir une fenêtre sur ce beau catalogue afin qu’il soit redécouvert.

Jacques Higelin vient de décéder. Avez-vous une anecdote avec lui à partager ?

Jacques Higelin était très lié à mes parents, même après avoir volé de ses propres ailes à partir de 1972. Il était souvent présent à nos côtés et ma mère m’a rapporté qu’à cette époque, il venait souvent dormir dans ma chambre quand je partais à l’école. Je devais quitter la maison vers 8 heures et lui finissait sa nuit. Il savait qu’un lit chaud l’y attendait, non pas qu’il fut dans le besoin, mais il voulait garder ce lien d’amitié avec mes parents. Donc, sans le savoir, j’ai partagé mon lit avec Jacques Higelin !

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Benjamin Barouh
Le Mot et le reste