Niveau sonore des concerts : un décret qui fait du bruit

(c) Marc Chesneau

(c) Marc Chesneau

« 5 heure du mat, j’ai des frissons, je claque des dents et je monte le son… » chantait le groupe Chagrin d’amour dans les années 80. Aujourd’hui, hors de question que chacun fasse ce qui lui plait en matière de niveau sonore pendant les concerts. Début octobre, le décret n°2017-1244 du 7 août 2017 destiné à protéger l’audition du public et la santé des riverains aurait dû rentrer en vigueur. Seulement voilà…

Le texte, bloqué faute d’arrêté d’application, est loin de faire l’unanimité et plusieurs de ses dispositions continuent d’être dénoncés par les professionnels de la musique. Certes la loi est encalminée, « pourtant, une Préfecture peut en demander la mise en œuvre immédiate, ce qui a commencé à Paris », alerte Angélique Duchemin, coordinatrice nationale d’Agi-Son (AGIr pour une bonne gestion SONore). Agi-Son, qui fédère une quarantaine d’organismes professionnels, vient de boucler un tour de France au cours duquel « il a été constaté que les solutions techniques favorisant l’application de la loi étaient inexistantes en l’état » poursuit Angélique Duchemin. Doit-on dès lors poursuivre cahin-caha la rédaction « d’un arrêté bancal » ou rebattre les cartes, et à quelle échéance, demande Agi-Son qui, aux côtés du Conseil National du bruit dont l’association est membre, co-organise une journée de réflexion sur la question le 5 décembre aux Transmusicales de Rennes.

Pas d’outil pour mesurer les infra basses

A l’évidence, personne ne souhaite grossir le bataillon des blessés du bruit (environ 13% de la population française). De nombreux acteurs de la filière ont été associés depuis 2014 à l’élaboration de la loi interministérielle (Santé, Ecologie, Culture) d’août 2017, très technique. Des aménagements « adaptés aux pratiques » avaient été proposés, mais « vite balayés par le ministère de la Santé, alors qu’il est prouvé que la dégradation auditive des jeunes est essentiellement due, non aux pratiques de concert, mais aux mauvais usages des casques audio », selon Angélique Duchemin.

Sur la sellette, les basses fréquences, cible privilégiée des professionnels de santé. Si la baisse du niveau sonore à 102 dBA au lieu des 105 dBA autorisés depuis 1998 paraît conséquente, mais possible, la prise en compte des dBC, ramenés à 118 dBC, est un casse-tête. Premier problème : « Les outils technologiques susceptibles de mesurer les infra basses n’existent pas. Nous ne pouvons pas les inventer, explique Jean-Paul Roland, directeur des Eurockéennes de Belfort, l’un des quatre festivals (avec Hellfest, Musilac, Rock en Seine) ayant servi de cobayes pour l’élaboration des nouvelles mesures, qui concernent désormais autant les concerts de plein air que les lieux clos, salles des fêtes et cinémas compris.

Plusieurs genres musicaux menacés par le dispositif

Le dispositif est lourd : affichage en continu des niveaux sonores, archivage pendant six mois, afin de parer aux litiges et de répondre aux contrôles a posteriori. Mais comment s’y prendre ? Et comment exiger des grosses productions internationales en tournée de modifier tout leur système de son en passant nos frontières ? « C’est une gifle à l’expression de la musique sur le territoire français », s’insurge Michel Pilot, secrétaire général de la Chambre syndicale des lieux musicaux, festifs et nocturnes (CSLMF).

Autre durcissement du dispositif, le temps de mesure. « En Belgique ou en Suisse, le niveau permis, 100 DbA, est mesuré sur 60 minutes depuis la console de façade, explique Jean-Paul Roland. En France ce sera sur les 15 minutes les plus bruyantes, en tout points accessiblesrendant impossible toutes moyennes acceptables, ce que pratiquaient les bons ingénieurs du son. Or, dans certaines esthétiques, aller au concert, c’est aussi habiter physiquement la musique ». Pire : pour respecter le seuil des 118 dBC, il faudrait, selon Béatrice Macé, directrice des Transmusicales de Rennes « baisser encore celui des dBA, et cela constitue une menace d’altération du message artistique », rayant de la carte les concerts de dub, de rap ou de musiques électroniques. « Cela peut être perçu comme une censure », remarque Angélique Duchemin. Comment normaliser ce qui peine à l’être ?

(c) Marc Cheneau

(c) Marc Cheneau

Demande d’annulation auprès du Conseil d’État 

La Chambre syndicale des lieux musicaux, festifs et nocturnes (CSLMF), soutenue par Jean-Michel Jarre ou Laurent Garnier, a d’ailleurs déposé une demande d’annulation auprès du Conseil d’Etat en octobre 2017. Premier motif : « La violation de la liberté du commerce et de l’industrie. Le dispositif implique des contraintes impossibles à tenir, selon Michel Pilot. La baisse drastique du niveau sonore risque d’aboutir à une désaffection du public qui vient rechercher une expérience, sinon, il reste chez lui ». La décision du Conseil d’Etat, très attendue, va être rendue lors d’une séance publique de jugement le 26 novembre.

Ce qui inquiète la CSLMF autant que les festivals et les salles, c’est l’obligation de « respecter en tout endroit accessible au public les niveaux sonores déterminés par arrêté ministériel » et de procéder à des Etudes d’Impact des Nuisances Sonores (EINS) en amont.

« En tout endroit », c’est compliqué », explique Jean-Paul Roland, qui a tenté de créer des modèles lors de l’édition 2018 des Eurockéennes. « Si les éoliennes font du bruit en continu, ce n’est pas le cas dans un concert. On nous demande d’établir un plan de sécurité sonore, ce qui est impossible. Chaque minute est différente, les musiciens jouent plus ou moins fort, le public fait du bruit, le vent souffle dans des directions différentes, l’humidité entre en jeu… ». Insoluble également, la question des « zones de repos, 80 décibels pendant huit heures. Dans les festivals de plein air, c’est impossible, sauf à autoriser les sorties temporaires, ce que les services de sécurité publique refusent pour cause de complexité ». Ces dispositions tendraient à rayer de la carte des festivals, des manifestations urbaines, comme le Printemps de Bourges, qui se tient en salles, mais au cœur de la ville.

Augmentation de la puissance des systèmes de son

Les coûts liés à la mise en œuvre de ces dispositifs sont aussi un souci majeur. Salle historique du rock français, l’UBU de Rennes, géré par les Transmusicales « peut avoir trois configurations différentes, ce qui alourdit les EINS, précise Béatrice Macé. En ce qui concerne les aménagements, il faudrait une enveloppe de 30 000 euros pour la mettre en conformité, notamment en suspendant les « subs », les caissons qui diffusent les basses, jusqu’alors placés en ligne au sol, ce qui, de fait, amplifie les vibrations ».

Pourtant, « il fallait légiférer », affirme Daniel Colling, directeur du Zénith de Paris (800 000 spectateurs annuels), qui fermera de juin à octobre 2019 pour travaux d’isolation, après une condamnation pour nuisances sonores exercées sur les riverains. L’évolution très rapide de la puissance des systèmes de son a pris au dépourvu. « Les systèmes de sons sont de plus en plus compacts, sans limites. Depuis quinze ans, la musique a pris un virage électronique et s’il était naturel de contrôler la puissance d’un micro, juste parce qu’il y avait un effet larsen, aujourd’hui il est impossible de maîtriser ces sons où les infra basses prennent de plus en plus d’ampleur. Je dis stop à la course aux armements ! », expliquait, lors de la promulgation du décret, Madje Malki, directeur technique de Potar Hurlant, sonorisateur des stars, de Prince, de Christine & The Queens ou de Justice.

Véronique Mortaigne


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