Les musiques du monde : richesse de la production mais faiblesse de la diffusion

Les musiques du monde ont-elles tiré profit de la diffusion numérique ? A première vue, la souplesse de l’internet aurait dû nourrir la diversité du secteur. Mais les espoirs ont été parfois déçus. Si pour l’amateur éclairé, le web est un champ d’apprentissage infini, la mise en place d’un modèle économique s’est avérée particulièrement ardue pour ce marché de niches, selon Zone Franche, « le réseau des musiques du monde », créé en France en1991.

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Blick Bassy dans la campagne #AuxSons

« Il y a certes une explosion de projets sur le Web mais la visibilité en est restreinte », constate Maureen Largouët, secrétaire générale de la FAMDT, fédération qui rassemble quatre-vingt dix structures de musiques et de danses traditionnelles en France, dont les activités vont du collectage à la production de spectacle ou de CD. La dilution de l’offre sur les réseaux sociaux a bénéficié aux plus célèbres et a diminué les chances des « minoritaires » de se faire entendre. Le chanteur camerounais Blick Bassy qui participe à la campagne #AuxSons que Zone Franche a lancé sur internet à la veille de l’élection présidentielle, en fait une question politique. « A partir du moment où nous vivons dans un monde de créolité, il nous faut échanger, dit celui-ci. Les musiques du monde nous rappellent que le partage des savoirs est essentiel. La diversité nous emmène vers le même centre, tous au centre », celui de la nécessaire diversité.

La France, épicentre des musiques du monde

Selon le rapport Bordes sur l’exposition de la musique dans les médias publié en 2014, la découverte d’une musique se fait d’abord par la télévision et la radio. Or, seul 0,5 % des 16 000 titres produits annuellement obtiennent une diffusion radio. Le goulot d’étranglement, qui s’applique à tous les genres, n’octroie aux musiques du monde qu’une portion congrue.

En matière de diffusion de l’information, le champ des médias classiques s’est restreint, alors même que la production d’œuvre n’a pas faibli. « En 2016, nous avons reçu chaque mois près de deux cents CD en tout genre », explique Philippe Krümm, rédacteur en chef d’Accordéon et Accordéonistes et de Trad Mag, dernier résistant de la presse musicale spécialisée après la disparition de Vibrations en 2013 et de Mondomix en 2014. Pourtant, la France continue d’être « l’épicentre des musiques du monde » selon Jo Frost, directrice de la rédaction de Songlines, mensuel britannique né en 1991 pour traiter de toutes les musiques « ethniques », anciennes et contemporaines. Pour se développer, les medias web « musiques du monde » manquent de moyens. « Il n’y a pas d’investissement en publicité, par exemple », précise Bouziane Daoudi, ex-patron du magazine World, et créateur du tout nouveau site akhaba.com.

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Angélique Kidjo [(c)Marc CHESNEAU]

Angélique Kidjo : « Chacun est dans sa bulle »

Le secteur souffre, mais s’organise en réseaux et bouillonne pourtant de mille projets, certains tentant de décloisonner. « Les musiques du monde ont besoin de curiosité et de hasard, explique la chanteuse béninoise Angélique Kidjo, titulaire de trois Grammy Awards, 750 000 fidèles followers transcontinentaux sur Facebook. Ce qui était possible il y a quelque temps encore, par exemple tomber au détour d’une radio sur la voix de Cesaria Evora et en être bouleversé, l’est de moins en moins. Avec les réseaux sociaux comme principale source d’informations, chacun est dans sa bulle. Ce que nous devons faire, c’est essayer de crever ces bulles, de manière à réorganiser les échanges. Nous devons y réfléchir ». Réfléchir, c’est élargir. Il convient pour cela, poursuit Angélique Kidjo, de tenter de ramener « le public jeune » dans les filets des musiques du monde.

Le label français Because Music y a réfléchi. Il a assuré le succès de Calypso Rose, gagnante d’une Victoire de la musique en 2017, et succès de ventes de CD de l’été 2016, en la présentant en France accompagné d’un sound-system très dansant, permettant aux plus jeunes d’aborder ensuite les rives du calypso traditionnel. « Queen Rose », 76 ans, a joué le jeu. Les clips prolongent les efforts.

Partager autrement

Les statistiques révèlent qu’un individu jeune et normal regarde aujourd’hui près de 96 vidéos par mois, notamment via les smartphones. Cette consommation virale et ultra-rapide convient peu à la découverte de musiques qui ne sont pas du domaine du mainstream. « Il nous faut organiser d’autres façons de partager, créer des communautés élargies, fédérer le monde de la musique à celui des chercheurs et des sciences humaines par exemple », dit Serge Steyer, créateur de KuB, « le webmedia breton de la culture ». Il faut aller plus loin.

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Les tambours de Brazza [(c)Marc CHESNEAU]

Le « Web est un outil précieux » lorsque l’on s’en sert à bon escient, affirme Benoit Thiebergien, directeur du Centre International des musiques nomades et du festival Détours de Babel à Grenoble. Détours de Babel diffuse ainsi de courts web-docs filmés pendant le festival et mis en ligne sur son site dès le lendemain. « Les spectateurs adorent et les artistes s’emparent de ces vidéos qui dès lors, tournent beaucoup, parce qu’elles leur servent au long terme à la présentation des œuvres et de spectacles ».

Pour l’amateur curieux, l’internet a été une « incroyable révolution », explique le violoncelliste français Vincent Segal, qui vient de terminer une tournée de seize dates, et autant à venir, aux Etats-Unis et au Canada, en compagnie du joueur de kora malien Ballaké Cissoko. « Malheureusement, on utilise trop les réseaux sociaux pour avoir des nouvelles de ses amis ou de ses voisins. Personnellement, j’ai trouvé des trésors d’archives sur la musique cubaine et sa diffusion en Afrique, sur la musique brésilienne, j’ai pu me mettre en contact avec des musiciens indiens, des violonistes d’Europe de l’Est. Si l’on est un peu curieux, ça va vite. Les échanges sur internet me font penser aux fanzines, qui créaient de petits réseaux très efficaces, y compris en matière de concert ». No Format, la maison de disques indépendante où ils ont publié leur album commun, « Musique de Nuit », a aussi innové en proposant par exemple des formules d’abonnement à l’année, et des publications réservées aux abonnés.

Véronique Mortaigne