Les fous du son : parcours amoureux dans l’histoire de la musique électronique

Qui a pu être assez fou pour avoir eu, un jour, l’idée de faire de la musique avec de l’électricité ? Qui se cache derrière ces instruments loufoques, ancêtres des pianos numériques actuels ? C’est cette histoire de la rencontre entre électricité et musique, de la collaboration entre ingénieurs et artistes que nous raconte Laurent de Wilde dans son ouvrage Les Fous du son. Edison, Theremin, Hammond, MoogAutant d’histoires qui se mêlent et se nourrissent de l’Histoire avec un grand H. À travers les aventures de ces inventeurs géniaux, l’écrivain-pianiste nous convie à une promenade amoureuse dans l’histoire de la musique électronique.


cover HDC’est quoi un fou du son ?

Un fou du son, c’est quelqu’un qui s’émerveille devant ce phénomène physique extraordinaire. Encore aujourd’hui, le son reste un mystère. Il fait partie de notre vie, dès la naissance, contrairement à la vue, qui n’arrive que très progressivement chez le nourrisson. C’est un phénomène physique assez facile à transcrire, une simple transmission d’ondes. Il est très surprenant que l’ingéniosité humaine n’ait découvert le procédé de gravure du son qu’à la fin du XIXe siècle. À travers le son, c’est l’âme humaine qui communique et se diffuse, jusque dans les recoins de notre cerveau auxquels la raison n’a pas accès. Être un fou du son, c’est rester dans cet émerveillement de chaque instant face à l’immensité océanique du son dans lequel nous baignons.

Ces fous du son ont des profils divers : ingénieurs, mélomanes, inventeurs, scientifiques… Y a-t-il des points communs ?

L’extrême diversité de profils des acteurs de l’invention sonore est très frappante. Le tournant, c’est la découverte de l’électricité. À partir de là, on peut fabriquer synthétiquement du son. Ils sont presque comme les scientifiques qui tentent de recréer la vie à partir d’un peu d’eau et de quelques gaz rares ! Et cela attire des gens de différents horizons, et aux motivations variées : attrait de l’argent, passion pour la musique, frénésie inventive… Ce sont tous des destins singuliers qui, lorsqu’ils rentrent dans le grand cirque de l’invention sonore, connaissent un sort à peu près identique : l’exaltation, le brevet, la catastrophe, la ruine. Et la postérité !

Y a-t-il un de ces destins que vous retenez plus particulièrement ?

Indéniablement, l’une des figures les plus marquantes du XXe siècle, c’est Lev Sergueïevitch Termen, connu sous le nom de Léon Theremin. C’est le premier à avoir enflammé l’imagination de la planète avec son invention. Il a eu une vie épouvantable. Il s’est retrouvé au goulag, puis en camp de concentration de scientifiques. À la fin de la guerre, une fois purgée sa peine, il décide de rempiler pour les services secrets… Bref, il a connu une vie recluse. Et quand le mur de Berlin tombe en 1989, il retourne en Europe à 91 ans. L’année d’après, il se rend aux États-Unis où il est accueilli comme un demi-dieu. Il a toujours conservé son sourire, manifestation extérieure de sa foi dans le son et tout ce qu’il est possible de lui faire faire.

À travers les aventures de ces fous du son, c’est un peu la grande histoire de la musique au XXe siècle que vous écrivez, non ?

C’est évidemment très loin d’être exhaustif et aussi précis que devrait l’être une histoire de la musique au XXe siècle (si tant est qu’une telle histoire soit possible !). Le sujet est tellement vaste. Disons que c’est une approche, un point de vue à partir duquel on peut aborder l’histoire de la musique et même l’histoire tout court. Définir le périmètre de mes recherches a été difficile. Chaque chapitre aurait pu faire l’objet d’un ouvrage entier ! Ce livre est un parcours amoureux dans l’histoire de la musique électronique et synthétique. Pour chaque personnage abordé, il est nécessaire de le replacer dans le contexte social, politique, économique et artistique de son époque. Et il faut le faire sabre au clair, en quelques pages seulement !

L’inventeur est pour cela une figure très intéressante, parce qu’il se trouve au centre d’un faisceau de dimensions. Il est à la pointe de son temps. Il est au courant des dernières avancées techniques et technologiques qui lui permettent d’avancer sur ses projets. Il est en même temps constamment tourné vers l’avenir. Il imagine des choses qui n’existent pas et des modèles économiques innovants pour les faire fonctionner. Tous ceux que j’ai rencontré ont aussi ce point commun : une tournure d’esprit qui les pousse à constamment démonter pour comprendre et remonter en améliorant. Si une salière mécanique ne fonctionne pas au restaurant, ça les énerve ! Ils sont irrités par la non-performance des objets qui les entourent. Ils rêvent d’un monde parfait et optimal !Laurent de Wilde NBCe sont aussi des amoureux de la musique, non ?

Les inventeurs présents dans le livre sont constamment en rapport avec le monde de la musique. Certains étaient musiciens, professionnels parfois. Il y a des musiciens accomplis qui ont arrêté pour devenir ingénieurs. D’autres sont sourds comme des pots ! À part Edison, qui n’était pas du tout mélomane, tous ont eu des liens très forts avec les musiciens, dont ils écoutaient les avis et conseils pour améliorer leurs instruments. Moog (prononcez Mogue !) en est l’exemple parfait. La vraie récompense pour eux, c’est de voir un artiste utiliser leur instrument pour créer quelque chose d’exceptionnel. Ils sont enracinés dans l’art, la technique, l’histoire, la politique aussi.

Le contexte social et économique est même parfois déterminant.

Sans la crise de 1929, on n’aurait jamais connu l’orgue Hammond. Lawrence Hammond était horloger. Sans la crise, il aurait continué à fabriquer des montres et des horloges. Pour sauver sa boîte, il trouve l’idée d’un petit jouet, qui deviendra l’orgue Hammond. Il le créé en 1935, mais il faut attendre 20 ans et l’ajout d’une option apportant de l’attaque sur les touches, pour que les jazzmen fondent sur cet orgue, ce qui fera décoller l’entreprise. On peut aussi penser à Lee De Forest, américain issu d’une famille protestante qui a fui la France après la révocation de l’Édit de Nantes. Il invente l’amplification. Sans amplification, pas de radio ni d’enregistrement… Et c’est ce qui définit tout notre espace musical aujourd’hui. Qui eut cru que Louis XIV ait joué un rôle dans l’élaboration de la french touch ?

Quelle part joue la technologie dans l’évolution et le renouvellement des esthétiques ?

Laurent de Wilde CouleurUne part essentielle ! Jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’instrumentarium était défini. Il n’y avait guère que le saxophone comme invention récente, mais personne ne s’y intéressait. Et la batterie qui allait être inventée quelques décennies plus tard, quand les marching bands s’installent dans les clubs. On se dit alors qu’il n’est pas nécessaire de payer plusieurs personnes, qu’une seule suffit pour toutes les percussions. C’est un aller-retour perpétuel entre art et technique qui entraîne les évolutions esthétiques. Le passage du 78 au 33 tours fait passer les formats d’enregistrement de 3 à 20 minutes. Que font les musiciens, sauf pour le classique, dont le répertoire est déjà existant ? Ils s’approprient le format. Les musiciens de jazz se mettent à composer et jouer des morceaux plus longs. C’est le principe même de l’amplification qui a bouleversé la façon de faire et de consommer de la musique. Les techniques révolutionnent la musique, elles l’inventent. Emil Berliner, à partir de l’invention du disque rond et de la méthode de gravure horizontale, invente le concept même de maison de disques, en créant la Deutsche Grammophon. Et quand arrivent les différents nouveaux instruments, les artistes se jettent dessus. Et le dialogue se crée entre ingénieurs et musiciens, comme entre Moog et Wendy Carlos. Le feedback du musicien amène les remarques et suggestions que l’ingénieur retranscrit.

Vous avez du laisser de côté de nombreux autres personnages. Vous avez quelques regrets ? Vous envisagez une suite ?

Dans ce voyage à travers le siècle, j’ai du faire des choix. J’ai du laisser de côté tout un pan de l’histoire de l’électricité. À regret, parce qu’il s’agit d’une histoire passionnante. L’entre-deux-guerres en Europe est une période de créativité exceptionnelle. De1920 à 1939, ce sont les deux décennies les plus génialement bouillonnantes du XXe siècle. Je n’ai pas pu tout aborder. Dans les modernes, j’ai retiré le Synclavier et le Fairlight, deux machines ultimes, deux rêves magnifiques. Ils sont à mon avis la dernière tentative totalitaire d’inventeurs ! Le Terpsitone de Theremin également, qui se proposait d’analyser les mouvements du corps pour les transcrire en sons… Bien que créé dans les années 70, cela n’existe toujours pas réellement. Bref, j’ai du, tout au long de l’écriture, résister à l’envie de m’étaler. Et je pense que je vais m’y tenir. Mais j’engage mes contemporains à prendre la suite !


cover HDDE WILDE, Laurent, Les Fous du son, éditions Grasset, Paris, 2016.
EAN : 9782246859277
Pages : 560
Format : 225 x 154 mm
Prix : 22.90 €

 Se procurer l’ouvrage