Le boom de la pratique instrumentale

Alors que la musique est plus que jamais omniprésente, avec notamment l’accès instantané à des discothèques numériques infinies via un smartphone, la pratique d’un instrument se développe de façon continue depuis les années 60. Un mouvement bien engagé qui devrait se poursuivre dans les années à venir. État des lieux.

© Glebstock

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Depuis l’après-guerre, la pratique instrumentale a connu un essor sans précédent. Un phénomène qui n’est pas propre à la France, puisqu’on a pu mesurer dans la plupart des pays, notamment les plus développés, le même engouement sur les 50 dernières années. Comment expliquer cette démocratisation ? La réponse est multiple. Elle est d’abord sociale et culturelle : l’avènement des loisirs et des musiques populaires, du rock a l’electro et au rap en passant par les musiques traditionnelles, qui ont toutes donné l’envie à des générations de s’essayer à jouer d’un instrument, accompagné par l’essor du marché de la facture instrumentale entraînant une baisse considérable des prix. Les conservatoires (qui se sont ouvert aux jazz et aux musiques actuelles depuis les années 90), mais aussi les écoles privées, associatives ou non, se sont multipliées, en même temps que les structures d’éducation populaire, MJC en tête (L’Irma recense ainsi près de 1 000 organismes de formation artistiques dont 442 conservatoires). Et nous ne parlons pas ici des professeurs particuliers, ni du rôle joué par la presse spécialisée, puis par Internet sur la diffusion des partitions et tablatures (pas toujours légalement d’ailleurs), et aujourd’hui sur l’offre pléthorique de cours en ligne et d’applications dédiées. Autant de facteurs qui ont favorisé une diffusion profonde de la pratique instrumentale dans l’ensemble de la population.

D’ailleurs, l’enquête réalisée par l’Ifop pour Piano Lab à l’occasion de la fête de la musique 2017 le confirme : 37% des Français ont appris à jouer d’un instrument de musique à un moment ou un autre de leur vie.[1]

Une forte demande

La musique adoucit les mœurs, on le sait depuis longtemps. Mais elle a aussi un impact positif sur le développement cognitif des enfants. Elle favorise ainsi la plasticité neuronale et aide à la mémorisation et à la concentration, comme le montrent par exemple les travaux de Glenn Schellenberg (professeur de psychologie à l’université de Toronto), qui a étudié un groupe de 144 élèves âgés de 6 ans, suivant un enseignement musical au conservatoire (piano et chant). Des avantages qui ne se limitent pas aux seuls enfants, puisque de nombreux « jeunes retraités » mettent à profit leur nouvelle liberté pour se consacrer enfin à l’étude d’un instrument de musique et muscler ainsi leur capacité cognitive. Les établissements d’enseignement public étant essentiellement axés sur l’enseignement des enfants et adolescents, les adultes sont souvent contraints de se diriger vers les structures privées ou les cours particuliers pour suivre une formation.

©Monkey Business

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Musique à l’école

Les multiples bienfaits de la pratique instrumentale n’ont pas tardé à irriguer un champ beaucoup plus large que le seul enseignement spécialisé. Des pédagogues et des politiques se sont emparés de ces vertus tant vantées pour développer le concept des orchestres à l’école, voilà près de 20 ans. L’idée était non seulement de promouvoir les qualités de concentration, régularité, ténacité, exigées par la pratique instrumentale, mais également de renforcer le cohésion de groupe et la discipline, en assignant à chaque musicien un rôle bien précis au sein de l’orchestre. Au regard des bénéfices apportés par ce concept, de nombreuses communes ont rejoint le mouvement, même si l’investissement dans un parc instrumental conséquent en rend difficile la généralisation. Néanmoins, la volonté affichée par le ministère de l’Éducation nationale de favoriser la création d’une chorale dans chaque école poursuit les mêmes finalités. Il s’agit d’éveiller le sens artistique des enfants, tout en leur donnant les éléments de discipline, respect et écoute, propres à la pratique musicale collective.

En 2012, le violoniste de jazz Didier Lockwood, disparu en février 2018, avait remis un rapport à Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture. Le musicien, par ailleurs vice-président du Haut conseil de l’Éducation artistique et culturelle, militait clairement pour le développement de la pratique musicale à l’école, mettant en avant son action bénéfique « sur la construction de l’individu, l’écoute de l’autre et l’apprentissage de la rigueur ». Et de conclure : « c’est pourquoi il est primordial de faire en sorte que cet outil d’intégration sociale soit aujourd’hui mis à la portée du plus grand nombre pour lutter contre les inégalités ».

Jouer online

Bien entendu, époque numérique oblige, la pratique musicale ne se limite plus à l’enseignement en face à face. Depuis quelques années se multiplient les cours en ligne et applications (imusic-school, rockstaracademy, artistworks…), plutôt bien adaptés pour les adolescents ou les adultes devant jongler avec un emploi du temps compliqué. Meludia, startup française qui propose un entrainement musical ludique et progressif, a par exemple passé des accords avec Malte ou l’Estonie, pour rendre ce service accessible gratuitement à tous ses résidents. Pour les étudiants avancés, le numérique permet également de profiter de la présence de professeurs prestigieux, sans avoir à s’expatrier 6 mois aux USA.

Que ce soit lors de la phase d’apprentissage (qui dure en réalité toute une vie !) ou lors de la vie active de musicien, amateur ou professionnel, notre époque offre un cadre très favorable à la pratique instrumentale : variété et qualité des instruments dans toutes les gammes de prix, diversité des styles qui pourrait même donner le tournis (une profusion jamais vue dans l’histoire de l’humanité), possibilités d’apprentissage multiples… Les musiciens du XXIe siècle sont décidément gâtés !

Marc Rouve

[1] échantillon de 2 000 personnes, représentatif des Français âgés de plus de 18 ans.