La musique de film, une fenêtre ouverte sur le monde

À quelques heures des cérémonies des César et des Oscar, coup de projecteur sur la musique de film. Depuis longtemps, la France jouit en la matière d’une réputation reconnue à travers le monde. Aujourd’hui, de jeunes compositeurs venus de différents univers musicaux, s’imposent à leur tour.  

photo-Musique-à-l'image-@PobytovDelerue, Jarre, Legrand, Yared, Desplat. Autant de noms qui ont assis la réputation de la musique de film française au-delà de nos frontières. Mais, pour autant, peut-on parler d’une école française ? Indiscutablement, les générations qui ont succédé au compositeur Maurice Jaubert, sorte de père fondateur, sont reliées par plusieurs dénominateurs communs. Pour schématiser, l’école française se distingue par une plus grande liberté, une plus grande distanciation dans son rapport à l’image ; par son refus d’une formation type : toutes les combinaisons y sont envisageables, de l’orchestre philharmonique au combo de jazz, sans même parler de l’électronique dont François de Roubaix a été l’un des pionniers ; par son ouverture à tous les outils mais aussi à tous les langages, du néo-classique à la musique contemporaine, que Pierre Jansen hier (Le Boucher) ou Philippe Schœller aujourd’hui (L’Exercice de l’État) ont gratifié de partitions-balises.

Une musique non formatée

Cette non-normalisation, ce non-formatage s’affiche comme l’une des singularités de la musique de film française, comme l’analyse Bertrand Tavernier dans son renversant documentaire-somme Voyage à travers le cinéma français.

Par effet de contraste, dès les années 30, les compositeurs hollywoodiens ont toujours été plus ou moins prisonniers d’une idéologie imposée par les studios, d’une esthétique post-romantique pré-déterminée sur laquelle les conventions pèsent lourd. « Contrairement à leur démarche, basée sur une recherche d’efficacité immédiate, ma musique ne cherche pas à appuyer les effets mais plutôt à apporter un état supplémentaire, souligne Vladimir Cosma. En cela, je revendique la filiation avec Jean Wiener, dont mon père a été l’élève en France, avant-guerre. Personnellement, je cherche toujours à composer une partition qui colle à l’intention du metteur en scène et qui, en même temps, ait une valeur intrinsèque. Regardez Le Sacre du printemps : c’est une musique de ballet et pourtant, si vous l’écoutez sans représentation chorégraphique, elle garde toute sa cohérence. Ça doit être la même chose au cinéma : la musique de film doit autant servir le film que la musique. »

C’est donc de cette tradition-là dont les compositeurs français actuels sont les héritiers. Depuis plusieurs années, on aura d’ailleurs rarement autant parlé de musique de film (festivals, articles, émissions de radio, rééditions, remixes, concerts…). Comme si cette forme d’expression obtenait enfin reconnaissance et légitimité. On redécouvre des pans entiers du patrimoine (Duhamel, de Roubaix ou Vannier plusieurs fois « samplés », Magne, Demarsan…), on souligne le renouvellement des générations : Bruno Coulais, Alexandre Desplat, Béatrice Thiriet, Bruno Fontaine ou Pierre Adenot à la mi-temps des années 90, Philippe Rombi, Jean-Michel Bernard et Grégoire Hetzel au tournant du nouveau siècle, Marie-Jeanne Serero, Laurent Perez Del Mar ou Mathieu Lamboley ces dernières années.

21077305_10155405999641068_1889848257622651304_nDes « OVNIs » issus de l’électro ou de la pop

Il faut aussi souligner l’émergence « d’OVNIs » issus de l’électro ou de la pop, des francs-tireurs au parcours non-conventionnel : Bertrand Burgalat, créateur du label Tricatel, Nicolas Godin, moitié de Air, Eric Neveux, révélé par l’album électronique Tuba en 1998, Alex Beaupain, qui a réhabilité au cinéma la création de chansons originales. Aujourd’hui, ils sont rejoints par Rob, alter ego de Rebecca Zlotowski et Alexandre Aja, ou Arnaud Rebotini, dont les pulsations synthétiques ont intensifié l’électrocardiogramme de 120 battements par minute. Tous forment une constellation riche et éclectique, face à des cinéastes qui doivent réapprendre à apprivoiser la musique originale. En ce printemps 2018, Francis Lai commence à élaborer la partition du nouveau Claude Lelouch, tandis que la classe de musique à l’image au Conservatoire de Paris, créée en 2012 par Laurent Petitgirard, ne cesse d’aimanter des talents en devenir, français ou étrangers. D’un côté, le binôme compositeur-metteur en scène le plus pérenne et fructueux de l’histoire du cinéma mondial (35 longs-métrages en 52 ans) ; de l’autre, des créateurs qui feront la musique de film de demain. Il y a dans ce rapport de symétrie une promesse, mieux un espoir : plus que jamais, composer pour l’image symbolise une sorte d’Eldorado de l’écriture, un territoire idéal, qui fédère tous les visages, toutes les cultures de la musique. Comme une confirmation du credo de Bruno Coulais : « Pour moi, cette discipline, c’est une fenêtre ouverte sur le monde. »

Etienne Lenoir