Jean-Claude Vannier, l’arrangeur des arrangeurs

couv_livre_3092Quand deux journalistes issus de la scène DJ s’entretiennent pendant trois années avec l’un des plus grands arrangeurs de chanson française des années 60 et 70, le résultat donne une « biographie critique » de Jean-Claude Vannier, « l’arrangeur des arrangeurs ». Entretien avec Julien Vuillet, un des auteurs du livre.

Julien Vuillet a été rédacteur en chef de Starwax de 2006 à 2015. Il a également signé durant cette période des chroniques de disques pour divers blogs et webzines spécialisés.

Vous dites que au-delà de l’Histoire de Melody Nelson composé avec Gainsbourg, le travail de Jean-Claude Vannier reste peu connu. Pouvez-vous nous en présenter les grandes lignes ?

Jean-Claude Vannier est un musicien reconnu essentiellement pour ses arrangements. Il a commencé en 1963 avec Alice Dona, et sa période professionnelle la plus faste va de la fin des années 60 à 75. À cette époque, il a connu de nombreux succès en travaillant comme arrangeur pour Mike Brant, Johnny Halliday, Sylvie Vartan, Michel Polnareff et d’autres encore, mais c’est vrai qu’il a surtout été découvert grâce à sa collaboration avec Gainsbourg sur l’Histoire de Melody Nelson. Il a également sorti un album solo, L’Enfant assassin des mouches, qui a été important au moment de sa publication en 1972 et a refait parler de lui lors de sa réédition au début des années 2000.

Qu’est-ce qui a motivé l’écriture de cette biographie ?

Avec Rémi Foutel, coauteur du livre, nous travaillions il y a quelques années pour le magazine Starwax qui est plutôt un magazine de DJ. Or Jean-Claude Vannier fait partie de ces arrangeurs qui ont été repris par beaucoup de producteurs de hip hop et dont les disques sont très recherchés par les collectionneurs de vinyles. Nous connaissions son travail avec Gainsbourg, Melody Nelson, Cannabis, Les Chemins de Katmandou, La Horse, et son album solo qui est unique et culte pour les collectionneurs, un mélange de rock psychédélique, de jazz rock et de musiques un peu bruitistes. Bref, à chaque fois qu’on s’intéressait un peu à la chanson française, on voyait le nom de Vannier apparaître. Que ce soit sur le premier album de Brigitte Fontaine, chez Polnareff ou d’autres, son nom revenait systématiquement.

Est-ce le fait de venir de la culture des DJ qui vous a également donné envie de retracer le parcours d’un arrangeur ?

Oui, car les producteurs de hip hop et de musiques électro s’intéressent plus aux arrangeurs qu’aux chanteurs. Par exemple, le producteur et rappeur américain Dc. Dre a samplé un morceau de Mike Brant arrangé par Jean-Claude Vannier, et ensuite c’est tous les disques de l’arrangeur qu’il est allé écouter, pas les disques de Mike Brant ! Ce qui intéresse les DJ, c’est la rythmique, les cuivres, les cordes, les trouvailles mélodiques, et Jean-Claude Vannier – qui vient d’une culture jazz – est un arrangeur qui travaille beaucoup la rythmique.

Notre volonté a été de montrer à quel point sa carrière a été riche et variée, importante en termes de production et de qualité artistique, et plus généralement de rendre hommage aux hommes de l’ombre de la musique. Dans la chanson, on connaît surtout les interprètes, certains compositeurs, mais plus rarement les arrangeurs et les musiciens de studio. Ils sont souvent oubliés alors qu’ils sont très importants dans le rendu du son des enregistrements.

Jean-Claude Vannier, Julien Vuillet et Rémi Foutel

Jean-Claude Vannier, Julien Vuillet et Rémi Foutel

Ce livre peut-il être lu comme le portrait du métier d’arrangeur ?

Le métier d’arrangeur peut s’avérer très varié selon les compositeurs avec lesquels un arrangeur travaille. Jean-Claude Vannier nous a expliqué que certains compositeurs arrivent en sifflotant une mélodie et dans ce cas l’arrangeur compose car il y a tout à faire. D’autres, souvent musiciens, arrivent déjà avec les partitions écrites, avec une idée sur la répartition des instruments, et alors il ne reste plus que l’orchestration à faire. Il est difficile de se faire une idée précise du métier d’arrangeur car tous les arrangeurs, musiciens et interprètes que l’on a interrogés pour ce livre avaient une vision différente de l’arrangement qui peut aller de la composition à de la simple orchestration.

Sur les disques de Gainsbourg, le travail de Jean-Claude Vannier touche à la composition, pourtant il n’a jamais été crédité comme tel, et il faut savoir que, jusqu’au début des années 70, les arrangeurs ne touchaient aucun droit. Ils étaient payés à la cession et ça s’arrêtait là. Ce sont un peu les grands oubliés parce que ce sont parfois eux qui ont fait le succès d’un morceau.

Pourquoi « l’arrangeur des arrangeurs » ?

Son régisseur nous a appris que c’était ainsi que les musiciens de l’Opéra l’appelaient. Les musiciens de studio qu’on a interrogés nous ont également rapportés qu’ils se débrouillaient tous pour être présents lorsqu’il s’agissait de sessions avec Jean-Claude Vannier car ils savaient que musicalement ça allait être un niveau au dessus. Et puis il expérimente beaucoup ce qui laisse la possibilité que ce soit « déconnant » comme il dit.

L’ouvrage est construit à partir d’entretiens réalisés avec Jean-Claude Vannier et d’autres. Comment se sont déroulés ces entretiens ?

Au départ, nous avions réalisé une interview de Jean-Claude Vannier pour Starwax et, à la suite de cela, Yves Jolivet des éditions Le mot et le reste nous a demandé si cela nous intéressait de poursuivre le travail sous forme de livre. Cela ne nous semblait possible qu’avec la participation de Jean-Claude Vannier qui a gentiment accepté de faire des entretiens quasi hebdomadaires avec nous pendant trois ans pour retracer l’intégralité de sa carrière.

Ensuite, nous avons également interviewé des arrangeurs, des musiciens de studio, des interprètes, des compositeurs, etc. On a essayé de couvrir le spectre le plus large possible de personnes qui avaient pu le côtoyer et voir la façon dont il travaillait. Alors il y a des personnalités comme Jane Birkin, Brigitte Fontaine, Michel Jonasz, Maurane… Mais, pour moi, le plus intéressant est d’avoir questionné d’autres arrangeurs, ce qui permet d’avoir un autre son de cloche et un avis critique, même s’il se connaissent bien et sont souvent amis avec lui.

Comment le premier intéressé a-t-il reçu cette biographie critique ?

Il ne voulait pas que ce soit une hagiographie donc, malgré les aspects critiques, il est plutôt content. Je pense aussi qu’il apprécie que des témoignages autres que le sien soient présentés.


couv_livre_3092Jean-Claude Vannier, l’arrangeur des arrangeurs
Rémi Foutel – Julien Vuillet
Le Mot et le reste