Instruments de musique, voyage en terre inconnue

À côté des quelques instruments connus du grand public (piano, guitare, flûte…), il existe une myriade de déclinaisons dans toutes les tailles, matériaux, poids… Tant et si bien que tenter de cerner ce secteur s’apparente à un véritable voyage en terre inconnue, où les surprises ne manquent pas.

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©Marc Chesneau

Dans l’esprit du grand public, le mot « musique » rime d’abord avec la musique enregistrée ou le spectacle vivant. Moins répandue, la pratique instrumentale est souvent considérée comme un domaine réservé à une petite caste d’initiés qui se transmettraient de génération en génération ce fameux “don” pour la musique… Pas étonnant alors que l’instrument de musique lui-même fasse peur. Ne va-t-on pas faire une fausse note si on le saisit ? Ou même l’endommager ? Quand on ne le joue pas, il reste inerte, semblant dormir, parfois faisant même office de meuble, comme le piano, symbole de l’intérieur bourgeois au XIXe siècle. Heureusement, les choses ont bien évolué au XXe siècle et la pratique d’un instrument s’est largement démocratisée, sous l’effet des politiques publiques, des modes musicales et du progrès technologique.

Une multitude de familles

Le marché des instruments de musique se caractérise par son extrême diversité. On y trouve des instruments énormes et d’une grande puissance sonore (timbales d’orchestre, amplis 3 corps, batterie gargantuesque, « gros » cuivres…) et d’autres qu’on peut glisser dans une poche : harmonica, guimbarde, pipeau ; des instruments « meubles » (piano, orgue), ou facilement transportables (violon, guitare, flûte), des instruments acoustiques, électriques, électroniques… Une profusion qui peut donner le tournis ! Il faudrait y ajouter une échelle de prix qui oscille entre quelques dizaines d’euros pour une guitare « Made in China » et plus de 100 000 euros pour un piano de concert, le différentiel entre instruments d’une même famille étant tout aussi vaste (on parle en centaines d’euros pour un violon d’étude asiatique et en millions pour un Stradivarius). Une diversité qui se retrouve dans les structures de vente : du luthier travaillant à son compte et ayant fréquemment le statut d’artisan, avec hélas bien souvent des revenus inférieurs au SMIC, aux grands revendeurs internet réalisant plusieurs millions de chiffre d’affaires et proposant toutes les familles d’instruments, en passant par la petite boutique spécialisée sur un type d’instruments bien précis et employant une ou deux personnes.

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©Marc Chesneau

Un marché « modeste » en chiffre d’affaires

Justement, quel poids économique pèse ce marché qui semble si difficile à cerner ? Le 2e Panorama de l’économie de la culture et de la création en France (octobre 2015) fait état d’un chiffre d’affaires de 615 millions d’euros pour le secteur des factures instrumentales et accessoires (année 2013). Un chiffre qui reste finalement modeste si on le compare au spectacle vivant (classique et musiques actuelles), qui affiche plus de 2,6 milliards d’euros sur la même période, ou encore le matériel audio/hi-fi, deux fois plus gros. Même si le marché des instruments de musique a progressé en volume de ventes depuis les années 90, l’arrivée des fabricants chinois dès le début des années 2000 et leur montée en puissance très rapide dans toutes les familles d’instruments a tiré les prix à la baisse ou au mieux a entraîné une stagnation. Là réside sans doute cette impression de sur-place si on se réfère uniquement au chiffre d’affaires affiché.

La révolution numérique

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©Marc Chesneau

Le développement de la facture instrumentale a toujours eu un lien étroit avec l’écriture musicale. Ainsi, au début du XIXe siècle, les possibilités techniques offertes par le mécanisme Boehm pour la flûte et la clarinette ont permis aux compositeurs de s’exprimer encore plus librement et de faire ainsi évoluer le langage de l’instrument. Il en va de même pour le piano, avec l’amélioration notable de l’ensemble clavier-mécanique à l’initiative des facteurs français Erard et Pleyel. Des innovations sans lesquelles Chopin ou Liszt n’auraient certainement pas composé de la même manière. Plus près de nous, la plupart des artistes des années 60 et 70 (Beatles, Hendrix, Pink Floyd, The Who…) ont composé une partie de leur œuvre à partir du terreau sonore offert par les nouvelles pédales, amplis… Comme on pouvait s’y attendre, la révolution électrique puis numérique n’a pas épargné la musique. Tout d’abord, sous forme « analogique », avec la musique électronique dès les années 50/60 (contexte de musique sérieuse) puis dans les musique pop/rock (les fameux Moog, Prophet…) avant l’explosion numérique au milieu des années 80 avec les premiers synthétiseurs à synthèse FM (le mythique Yamaha DX7). Toujours plus puissants et compacts, ces outils de création se sont même déclinés en version purement software. Avec un portable puissant et quelques bons logiciels, le compositeur de musique électronique peut convoquer un orchestre symphonique (via des banques de sons sous forme logiciel), créer des ambiances acoustiques intersidérales (via des plug-ins), collaborer avec des musiciens aux quatre coins de la planète (en échangeant les séquences de travail via internet) et assembler ces différents éléments, sorte de puzzle musical géant, pour en faire une symphonie des temps modernes. Les instruments de création, physiques ou logiciels, n’auront sans doute jamais permis une telle profusion créative, le compositeur pouvant travailler directement la matière sonore « brute », hors de toute contrainte mélodique ou harmonique.

La pratique instrumentale

Il n’existe pas de données très précises sur le nombre d’individus pratiquant un instrument de musique en France, mais l’Enquête Pratiques culturelles des Français 2008 (DEPS, Ministère de la Culture et de la Communication) fait état de près du quart de la population sachant jouer d’un instrument de musique, un chiffre qu’il faut diviser par deux si on veut connaître ceux ayant pratiqué dans les douze derniers mois. On estime qu’environ 9 millions de musiciens auraient une activité régulière. Des musiciens qu’il n’est pas rare de voir cumuler les instruments d’une même famille. Ainsi, les guitaristes ont souvent plusieurs types de guitares (électriques, acoustiques) et tous les instruments et accessoires additionnels : amplis, effets, sangles, cordes, housses… Pour former ces pratiquants, il existe un important réseau d’écoles municipales et de conservatoires, mais également d’établissements privés, sans oublier les fameux cours particuliers et désormais les cours en ligne. Il y a donc tout un écosystème autour des instruments de musique : il faut les fabriquer, les commercialiser, les entretenir, les réparer, et bien sûr apprendre à s’en servir. Pour la seule région Ile de France, on dénombre 331 écoles de musique et conservatoire (source Ariam IDF 2014).

Haute couture « Made in France »

Terminons ce rapide tour d’horizon du marché des instruments de musique par les fabricants hexagonaux, qui jouissent d’une grande réputation dans le monde entier. En la matière, chaque pays a sa spécialité, la guitare classique en Espagne ou le piano en Allemagne. En France, ce sont les instruments à vent qui rayonnent, avec des fleurons qui ont pour nom Selmer, Buffet Crampon, Vandoren… Le secteur comptait en 2014 près de 1 500 salariés pour un CA de 209 millions d’euros, dont plus de 60% à l’export (source : Chambre Syndicale de la Facture Instrumentale).

Marc Rouvé

Pour en savoir plus :

- Création sous tension – 2e Panorama de l’économie de la culture et de la création en France (Octobre 2015)

- Pierre Bertrand, luthier, fabrique et retape des guitares électriques et acoustiques

-Buffet-Crampon, le souffle du vent (MagSacem oct-nov. 2013) :

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