French touch : l’histoire d’une success story à la française

10 ans après sa sortie, le journaliste Stéphane Jourdain a publié fin 2015 une nouvelle édition augmentée de son ouvrage de référence French touch. L’histoire d’une épopée electro qui démarre au milieu des années 90 et qui mènent une poi  gnée de DJs producteurs français au sommet des charts et de la reconnaissance internationale. 

 


 

Stéphane Jourdaistephane-jourdainn est journaliste, chef adjoint du web et mobile en charge des Live-report à l’AFP.
Passionné de musique électro, il a longtemps animé les pages « Nuits » de l’hebdomadaire Zurban.
Il est également l’auteur de 
Génération Chirac, génération volée (Denoël).


 

La French touch, pour celles et ceux qui ne le sauraient pas encore, c’est quoi ?

La French touch c’est le nom donné à un mouvement musical qui apparaît au milieu des années 90 autour d’une dizaine de producteurs français de house avec des accents funky, très orientée dancefloor. Tous ces DJs/producteurs se connaissaient : Étienne de Crécy est un copain de Philippe Zdar, lui-même a beaucoup fréquenté les Daft Punk, Air sont des copains d’Alex Gopher, lui-même ami d’Etienne de Crécy… Ils ont cartonné à l’étranger, notamment en Angleterre, ce qui n’est pas courant pour des productions hexagonales.

D’où vient le nom French touch ?

La presse anglaise, totalement conquise par cette house frenchy, a commencé à parler de « nouvelle vague », de « french hype » puis de « french touch ». Si les journalistes anglais ont consacré le nom, ils ne l’ont pas inventé. En 94, F Communications, un des premiers labels français de musique éléctronique, fondé par Laurent Granier et Éric Morand édite pour sa promo un blouson avec inscrit au dos « we give a french touch to house music ». L’appellation était apparue pour la première fois à Paris en juin 1987, lorsque le photographe des nuits parisiennes Jean-Claude Lagrèze crée des soirées French touch au Palace, faisant découvrir la musique house et les DJ Laurent Garnier, Guillaume la Tortue et David Guetta.

Quelles sont les conditions d’émergence de ce mouvement ? Il y a une tradition de DJs de qualité en France au début des années 90, mais la techno a très mauvaise réputation…FrenchTouch2-325x491

La techno était mal vue au début des années 90, et pas qu’en France… Les raves ont été assez rapidement interdites en Angleterre. Les Djs producteurs de la French touch ont tous démarré dans la mouvance des raves, mais assez vite, ils ont souhaité se produire dans des clubs. Ils se sont écarté de la techno pour aller vers la house. Un mouvement moins radical, plus ouvert et beaucoup plus commercial, musicalement parlant, a alors émergé.

Il y a également des facteurs externes qui ont permis cette émergence : l’arrivée et le début de la démocratisation des homes studios, qui ne rendaient plus nécessaire de passer par une maison de disques pour produire un titre ou un album. Je pense aussi que la French touch n’aurait pas eu le même retentissement sans l’ouverture de l’Eurostar, qui a permis aux journalistes anglais de venir vite et facilement à Paris pour un week end ou une journée. Il y a ensuite eu une reconnaissance institutionnelle. En 98, Laurent Garnier remporte la première Victoire de la musique de la catégorie musique électronique/ Dance, il se produit à l’Olympia et la Techno parade est créée.

Quels sont les albums emblématiques qui font basculer la French touch dans le succès ?

Le gros déclic, c’est le premier album des Daft Punk, Homework, énorme succès commercial et critique, et une oeuvre importante de l’histoire des musiques électroniques. Il y a aussi Super discount d’Étienne de Crécy, qui sort en 96 et marche fort en Angleterre. Dimitri from Paris cartonne aussi, dans un autre genre, avec une musique volontairement un peu surannée et kitsch, avec force clichés sur Paris, les parisiennes et l’amour à la française. Tous ces albums sortent à peu près en même temps, sans parler du premier album d’Air, des premiers titres d’Alex Gopher, de DJ Cam, de Mr Oizo ou de Saint Germain. Tout ça se passe entre 94 et 97. C’est dans cette période charnière que les choses basculent vers un mouvement qui connaîtra de gros succès commerciaux.

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Dans cette effervescence apparaissent aussi de nombreux labels…

C’est un peu le cheminement à cette époque : une fois que l’on a fait 2 maxis, la suite logique, c’est de créer son label. Beaucoup apparaissent à la suite des premiers labels techno du début des années 90 : Bob Sinclar, Air créent les leurs. Mais les maisons de disques ne ratent pas le coche. Il faut d’ailleurs souligner le rôle primordial joué par les labels comme Virgin, qui signera assez vite Daft Punk. La French touch doit beaucoup à des gens comme Emmanuel de Buretel, qui ont senti qu’il se passait des choses, qu’il fallait miser sur ce mouvement et l’accompagner. C’était complémentaire. Les petits labels permettaient de faire découvrir de nouveaux artistes avec des maxis qui fonctionnaient bien. Et les maisons de disques apportaient les moyens pour les développer et les accompagner. Les maisons de disques avaient aussi plus de moyens d’investissement. On était encore en plein âge d’or du disque. De gros contrats sont signés à ce moment-là, qui ne seront pas toujours faciles à honorer. Certains seront dénoncés, comme ce fut le cas pour Demon. La réussite commerciale n’a pas été au rendez-vous, alors que le début des années 2000 commençait à montrer les premiers signes de la crise du support physique.

La première édition de votre ouvrage date de 2005. Vous avez sorti fin 2015 une nouvelle édition augmentée. 10 ans après, qu’est ce qui a changé ? Et quelles sont les particularités de la French touch 2.0 ?

Depuis 10 ans, une nouvelle génération a éclos, dans le sillage de Justice et du label de Pedro Winter, Ed Banger. Plusieurs de leurs artistes ont un son comparable, saturé, un peu rock… On a appelé ça la French touch 2.0. Ils ont eu un beau succès, mais pas aussi fort qu’à l’époque de Cassius, Daft Punk et Étienne de Crécy. Aujourd’hui, il est difficile de savoir où ça va aller. Il y a un fort engouement pour la techno en France, avec des festivals, des soirées… Les « pères fondateurs » comme Laurent Garnier continuent d’être appelés derrière les platines pour des gros shows en France et à l’étranger. Il y a une sorte de revival techno très intéressant à suivre. On n’est plus du tout sur le son house filtré des débuts. Y aura-t-il une french touch 3.0 ? Il est un peu tôt pour le dire. Il y a un foisonnement de labels, comme Bromance ou Club cheval, mais on attend encore les hits qui remettront la lumière sur la production française à l’international. Mais peut-être vont-ils arriver…

Peut-on dire que la French touch a permis de placer la France sur la carte mondiale de la musique d’aujourd’hui ?

C’est évident. Avant la French touch, l’écho à l’international des productions françaises était assez faible… À part les connaisseurs qui appréciaient Gainsbourg, la Mano Negra, les Négresses Vertes ou Noir Désir, en dehors de l’espace francophone, c’était morne plaine… Les anglo-saxons ne manquaient d’ailleurs pas une occasion de railler les succès hexagonaux. La French touch a permis de changer les choses. Certains artistes ont même eu bien plus de succès à l’étranger que chez nous. Si l’on regarde les chiffres de vente des albums français à l’export, on est passé de l’ombre à la lumière en quelques années. David Guetta est toujours un des plus gros vendeurs, c’est le 2e DJ le mieux payé au monde, encore l’année dernière. Sans parler des Daft Punk, qui ont explosé de nombreux records avec Random acces memories. Get lucky a été le titre le plus streamé sur Spotify en 24 heures… En 95, tout ce succès et cette postérité étaient inimaginables. Aujourd’hui, c’est devenu quelque chose de normal. Ce tour de force, on le doit à la première génération de la French touch.

Sans titreCette success story a-t-elle connu aussi des accrocs ?

Dans cette bande de copains du début, il y a eu des clashs : entre Daft Punk et Bob Sinclar, entre Alex Gopher et Air… C’était parfois des bisbilles de quelques mois, parfois les intéressés ne se parlent plus depuis des années. Demon a eu des problèmes sur un sample non déclaré sur un de ses gros hits… Ces artistes ont fait rentrer beaucoup d’argent dans la machine, cela a créé des jalousies, des tensions… Le bras de fer entre Daft Punk et Bob Sinclar à propos de Gin tonic ne s’est terminé que très récemment après des années d’affrontements par avocats interposés. Après, il n’y a pas eu de mort non plus ! Il ne s’agit que de musique et d’argent…

Et maintenant : rendez-vous dans 10 ans pour tirer le bilan de la french touch 2.0 et parler de la « nouvelle nouvelle relève » ?

Ce serait bien ! La période actuelle m’intéresse un peu moins que la deuxième moitié des années 90, que j’ai d’abord vécu en tant que spectateur. Il y avait l’attrait de la nouveauté. Les anglais ne comprenaient pas ce qui se passait, ils étaient fous ! Pour une fois que ce n’était pas l’inverse ! Aujourd’hui, il n’y a plus cet effet de surprise. Les nouveaux DJs et producteurs ont des modèles dont ils peuvent s’inspirer, mais les attentes et les exigences sont d’emblée très élevées. Quand Cassius ou Daft Punk ont commencé, ils se moquaient de savoir où cela les mènerait. Ils voulaient juste faire la musique qu’ils aimaient, et faire danser les gens. Un des meilleurs albums de la French touch, Pansoul de Motorbass, a été tiré à quelques centaines d’exemplaires. Philippe Zdar les livrait lui-même à Londres, Amsterdam ou Bruxelles, en chargeant les disques dans le coffre de sa voiture. Un album magnifique, qui aurait pu se vendre beaucoup, beaucoup plus. C’était une autre époque. Il y avait encore la spontanéité de l’amateurat. Les Daft Punk ont fait leur album dans la chambre de Thomas Bangalter. Ils n’avaient pas d’arrière-pensées. Mais si de nouveaux Djs font danser la planète avec des hits, je raconterai leur histoire avec plaisir dans quelques années !

 


 

FrenchTouch2-325x491    JOURDAIN, Stéphane, French touch, une épopée electro
éditions Castor music, Le Castor astral, Paris, octobre 2015.
     12 x 18 cm ; 256 pages
 : français
Prix : 14 euros

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