Elixir, l’histoire du premier grand festival français

GerardPont_04_preview_ptDe 1979 à 1987, bien avant d’être à la tête des Francofolies de La Rochelle et du Printemps de Bourges, Gérard Pont a fait partie d’une aventure : celle d’Elixir, un festival pionnier et précurseur situé à la pointe de la Bretagne. Près de 40 ans plus tard, il raconte.

Pourquoi est-ce important de raconter l’histoire du festival Elixir ?

Pour plusieurs raisons. D’abord, nous étions trois dans cette aventure et l’un des trois est décédé il y a quelques mois, alors ce livre est une belle façon de lui rendre hommage.
Ensuite, il se trouve que des festivals existent partout en France aujourd’hui. Les jeunes générations s’y rendent sans se poser de question et elles ont bien raison, mais elles ne savent pas que cela n’a pas toujours été le cas. Il y a eu une période où il n’y avait pas de festivals de rock et variétés en France, et monter un événement durant ces années-là a été très difficile. Nous avons organisé neuf éditions et, neuf fois, il a fallu convaincre les collectivités de nous accueillir. Les maires étaient très réticents face à ces manifestations parce que la jeunesse faisait peur, une vraie fracture existait alors entre les jeunes et le monde des adultes. Pour comprendre l’état des mœurs, en 1979, lors de la première édition d’Elixir, le maire du village qui nous accueillait a souhaité un camping pour les garçons et un autre pour les filles ! On était dans une autre époque et raconter aux jeunes générations comment le festival Elixir s’est monté alors qu’il n’y avait rien, pas de scène, pas d’équipement, pas d’Internet, pas d’intermittence, pas de subvention, pas de talkie-walkie, et même pas d’artistes car il n’y avait pas de tournée d’été en France. Il fallait convaincre les artistes internationaux de venir jusqu’au bout de la Bretagne, et ils se déplaçaient spécialement pour jouer à Elixir.
Et puis voilà près de 40 ans que je fais des festivals, et je voulais raconter comment est née cette passion. À l’époque, nous étions considérés comme des voyous, des drogués et des hors-la-loi, que sais-je encore, alors je n’aurais jamais imaginé qu’aujourd’hui les industriels et les banquiers puissent s’intéresser aux festivals et aux festivaliers.

Elixir représente-t-il la préhistoire des festivals de musiques en plein air en France ?

Pas tout à fait. Il y avait eu des tentatives au début des années 70, notamment dans le sud de la France, mais toutes ces initiatives ont échoué parce que les festivaliers voulaient, comme à Woodstock, un accès gratuit aux concerts. Comme il n’y avait pas de ventes en amont et que les gens entraient gratuitement, les organisateurs n’avaient pas d’argent pour payer les artistes et du coup ces derniers ne jouaient pas.
Disons que ça, c’était la préhistoire et que nous, avec Elixir, c’était le Moyen-Âge ! À la fin des années 70, le public était un peu éduqué et consentait plus facilement à payer sa place. En revanche toute l’organisation des spectacles était faite en amateur.
Elixir_previewptIl faut se rendre compte que, en 79, il n’y avait vraiment rien. Il nous a fallu inventer les scènes, le financement, la sécurité, la gestion de la nourriture, etc. C’est comme ça qu’on a été les premiers à tirer un système de tuyauterie pour alimenter les bars, qu’on a imaginé les prémisses de partenariats, qu’on a pensé à faire un journal vidéo mariant image et concert sur grand écran, sauf que notre grand écran n’était qu’un simple drap blanc.
En ce sens, c’est vrai qu’Elixir a été précurseur, mais nous n’en étions pas conscients à l’époque. Avec le recul, je vois bien à quel point nous avons été naïfs et kamikazes, mais je me rends aussi compte que nous avons formé une génération de jeunes qui a découvert certaines musiques grâce à notre programmation éclectique qui allait du punk à la world.

Quelles anecdotes de cette aventure vous restent en mémoire ?

Il y en a beaucoup. Je me rappelle être allé chercher Country Joe McDonald, un héros de Woodstock, pour l’accompagner en voiture de son hôtel à Quimper jusqu’à l’aéroport à 60 km de là. Sauf qu’on est tombés en panne d’essence et que lui jouait le soir-même en Allemagne. Alors on s’est mis sur le bord de la route, lui avec sa guitare, et on a fait du stop jusqu’à ce qu’une automobiliste le prenne et l’amène à l’aéroport. Aujourd’hui, ce ne serait plus possible dans l’organisation d’un festival qu’un runner tombe en panne d’essence. Ça montre le manque de professionnalisme qui était le nôtre.
Il y a eu des aspects plus folkloriques aussi, comme lorsque Fela Kuti voulait absolument faire le sacrifice d’une poule noire sur scène… Sauf qu’en Bretagne, les poules sont blanches ! Alors on a pris une bombe de peinture noire et on a peint l’animal et le concert a duré plus de 2 heures et était fantastique.
Et puis j’ai eu de la chance : lorsque le festival est parti à Athènes, je suis parti chercher les Clash à l’aéroport et, une fois là-bas, je comprends qu’il y a un second aéroport à Athènes et que le groupe m’y attend. Du coup, je fonce et je retrouve les cinq Clash en train d’errer au milieu des voyageurs. Finalement, on est montés à 6 dans un taxi et je me suis dit que j’avais vraiment de la chance d’être là.

Comment s’est finie l’aventure ?

Elle s’est finie dans la douleur, d’abord parce que 3 mois avant l’événement nous n’avions toujours pas de lieu pour l’accueillir. Avec des délais aussi courts, la programmation a été difficile à monter, surtout que c’était l’année du Live Aid qui réunissait toutes les grandes stars mondiales à Londres. Du coup, la programmation tenait sur un jour au lieu de deux, ce qui coupait déjà avec l’idée de festival. Par ailleurs, nous n’avions pas protégé le nom de marque Elixir et quelqu’un l’a déposé, si bien qu’on a dû changer de nom. Et enfin, coup de grâce, nous avons subi un redressement fiscal relatif à la TVA sur le bar, et on a ignoré la lettre du fisc. Résultat, la veille du festival, les agents fiscaux sont passés chez tous les disquaires où se situait la billetterie et ont récupéré l’argent. Comme les artistes avaient été payés en avance, le festival a eu lieu, mais on a planté énormément de prestataires qui n’auraient plus voulu travailler avec nous. L’histoire était finie.

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D’organisateur d’Elixir en 79 à organisateur des Francofolies ou du Printemps de Bourges en 2017, quel regard portez-vous sur l’évolution des festivals de musique ?

Les artistes font maintenant des tournées d’été et il faut se battre pour les avoir, voilà la différence ! Et puis, tout s’est professionnalisé, il y a l’intermittence, le sponsoring, la billetterie, le cashless… Entre hier et aujourd’hui, il y a cependant une chose qui ne change pas : au bord de la scène, lorsqu’on regarde le public avec un artiste et que le mariage opère, l’émotion est la même. Et quand ça marche, c’est toujours extraordinaire.

Comment voyez-vous l’avenir des grands festivals ?

La verticalisation du business rend les choses plus complexes. Aujourd’hui, les grands groupes industriels sont propriétaires d’artistes, de salles, de festivals, de billetteries… Évidemment, ils ont intérêt à se servir eux-mêmes, mais le danger qu’il n’y ait bientôt plus de grand festival français indépendant existe. Il restera toujours des festivals plus modestes et tant mieux, mais pour les plus « gros », rien n’est moins sûr. Il faut rester vigilant.


Elixir_preview_ptElixir, l’histoire du premier grand festival français
Auteurs : Gérard Pont, Olivier Polard
Éditeur : Coop Breizh