Comment écrit-on une chanson ?

L’auteur et compositeur Claude Lemesle, Président d’honneur de la Sacem, nous explique ici comment on peut écrire une chanson…

A tous ceux qui attendent de ma part un éclairage simple et définitif sur le sujet, je présente à l’avance mes excuses. Il apparaît en effet que la réponse à cette question ne peut être que décevante… Il existe tant de types de chansons différents, tant de manières de développer un thème, une histoire, de créer une atmosphère, qu’aucune recette, aucune façon idéale ne peuvent être sérieusement dégagées…

De la forme traditionnelle couplet-refrain à la litanie ponctuée par un leitmotiv, en passant par le rap ou le poème mis en musique, il existe mille et une façons de marier les mots et les mélodies. En réalité, une chanson réussie relève d’une sorte d’alchimie mystérieuse et l’alchimie, on le sait, a toujours échappé à toutes les recherches.

Une bonne chanson est un miracle et un miracle se constate, il ne s’explique pas. Si par malheur, d’ailleurs, quelqu’un trouvait un jour la recette, créer deviendrait si ennuyeux qu’on y renoncerait tout de suite. On peut cependant essayer d’observer quelques règles élémentaires qui, sans nuire à l’inspiration, l’aident au contraire à se déployer.

Le respect, tout d’abord, de la valeur sonore du mot sur la musique, je veux parler du fameux « accent tonique » si souvent négligé, hélas, par les auteurs français dont l’ignorance superbe nous vaut parfois des « je t’aimeuh… » au lyrisme bovin.

Ensuite, il faut absolument refuser de se soumettre à la rime, ce « bijou d’un sou » comme l’écrivait Verlaine ; la rime est au service du bon parolier alors que le mauvais est à son service… « Oh ! Qui dira les torts de la rime… ». C’est vrai, cher Paul.

On doit aussi tenter de varier les métriques et ne pas s’en remettre systématiquement à l’octosyllabe et à l’alexandrin, ces deux boulevards fréquentés depuis la scolarité, sans surprise et sans ces ruptures de rythmes nécessaires au compositeur de talent. Se mettre en danger sur le plan de la forme est une exigence souvent salutaire sur le plan du fond. Souchon et Voulzy le prouvent admirablement.

Il faut aussi, me semble-t-il, éviter les mots flous, éthérés, trop généraux pour être généreux : « Dire le maximum de choses dans le minimum de temps, en s’interdisant les mots abstraits, telle est la dure condition de l’auteur de chansons ». Ce n’est pas moi qui ai écrit cela mais mon ami Maxime Le Forestier et il sait de quoi il parle…

Il faut mettre de la vie dans nos chansons, de la sensibilité, bien sûr, mais aussi des sensations, des parfums, des couleurs, des bruits. L’auditeur doit pouvoir toucher, goûter, sentir, voir :

« Le cœur bien au chaud
Les yeux dans la bière
Chez la grosse Adrienne de Monthalant »

(Brel)

Eh oui, on y est…

Le public doit pouvoir à la fois percevoir et imaginer :

« Rien de plus cher que la chanson grise
Ou l’indécis au précis se joint… »
(Verlaine, encore !…)

Et puis, par pitié, ne soyez pas trop précieux, ampoulé, sophistiqué, pas trop de jeu gratuit. Cela peut séduire quelques critiques et quelques snobs, cela ne touchera personne d’autre. Ecoutez Molière :

« Vous vous êtes réglé sur de méchants modèles
Et vos expressions ne sont point naturelles
… Ce n’est que jeux de mots, qu’affectation pure
Et ce n’est point ainsi que parle la nature »

(Le Misanthrope, acte 1, scène 2)

En définitive, et c’est là ce qui fait le mystère et la beauté de la chanson, essayez de faire simple sans faire banal. De très grands écrivains y ont cassé leur plume, des autodidactes sans dispositions particulières y ont admirablement réussi, telle Piaf :

« Quand il me prend dans ses bras,
Il me parle tout bas,
Je vois la vie en rose.
Il me dit des mots d’amours,
Des mots de tous les jours
Et ça m’fait quelque chose… »

Sur le papier, cela n’a l’air de rien. En réalité, c’est l’air de tout le monde parce qu’en définitive la chanson, c’est de l’amour qui prend la parole.

A part ça, comment écrit-on une chanson ?…

Eh bien, tout simplement, en prenant un crayon et une feuille de papier et bon vent à vous ! Vous allez peut-être devenir cet alchimiste, ce faiseur de miracles. Vous allez peut-être gagner votre vie en cultivant votre rêve d’enfant, gageure invraisemblable !…. Sachez simplement qu’au-delà de la difficulté d’écrire, vous en rencontrerez une autre, celle de bénéficier sans problèmes des fruits de votre création…

Encore une fois, hélas, et ce n’est pas à l’honneur de l’Histoire, on remet en effet en question le droit absolu pour un travailleur de toucher le salaire dû à son travail. Il est actuellement de bon ton de prétendre que refuser que l’on exploite gratuitement les œuvres de l’esprit est liberticide. Mon Dieu, je crois entendre la chère madame Roland devant l’échafaud : « Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! ». Effectivement, cela continue. Par snobisme, par paresse intellectuelle ou par intérêt, on vous accuse, vous, les auteurs sans lesquels les œuvres n’existeraient pas, d’être des empêcheurs de culture alors que vous la créez. Monstrueuses divagations !…

J’espère de tout mon cœur d’ado-adulte que le bon sens l’emportera et qu’ayant un jour sans recette, sans trop de savoir-faire, mais avec un immense savoir aimer, réussi à faire vivre une belle chanson, vous pourrez vous-même commencer et continuer à en vivre… Sinon, nos frères humains n’auront plus qu’à poser des larmes sur la portée des souvenirs.

Et Mozart sera mort une deuxième fois.

Claude Lemesle