Discours – Victoires de la musique 2026

Discours de Jean-Christophe Bourgeois, Président de de l’Association Tous Pour La Musique – vendredi 13 février 20256

Monsieur le Ministre de la Culture et des Communications du Québec,
Mesdames et Messieurs les Parlementaires,
Monsieur le Président de l’Arcom, Cher Martin,
Monsieur le Président du CNM, Cher Jean-Baptiste,
Monsieur le Président des Victoires de la Musique, Cher Antoine,
Mesdames et Messieurs,
Chers Amis,

C’est un honneur, pour moi, de prendre la parole ce soir, au nom de Tous pour la Musique, en ouverture de cette 41e cérémonie des Victoires.

Les Victoires constituent en effet chaque année un moment singulier.

Un moment où la musique – cette force qui nous accompagne au quotidien – se donne à voir et à entendre dans toute sa diversité.

Un moment de reconnaissance, bien sûr, pour les artistes. Mais aussi pour celles et ceux qui, dans l’ombre, rendent possible chaque carrière, chaque concert, chaque enregistrement, chaque découverte : auteurs, compositeurs, interprètes, éditeurs, producteurs, managers, techniciens, salles, festivals, labels, plateformes… Une chaîne d’engagement et de compétences, qui fait vivre nos œuvres et nos émotions, partout sur le territoire.

Tous pour la Musique, c’est précisément l’unité de cette chaîne.

Trente organisations, des métiers différents, des sensibilités parfois contrastées – mais une conviction commune : quand il s’agit de défendre l’essentiel, nous savons parler d’une seule voix.

Et l’essentiel, c’est la musique.

La musique est la pratique culturelle préférée des Français.

Elle est un langage universel, un lien social puissant, une présence intime dans nos vies. Dans un monde où tant de choses divisent, elle reste l’une des rares expériences réellement partagées : elle rapproche les générations, les milieux, les territoires. Elle offre à chacun une place, une voix, une respiration.

Mais la musique est aussi un atout majeur pour notre pays sur le plan économique. Les industries culturelles et créatives représentent plus de 100 milliards d’euros de chiffre d’affaires, plus de 40 milliards d’euros de valeur ajoutée, et plus d’un million d’emplois sur l’ensemble du territoire. La musique irrigue nos villes et nos campagnes, crée des emplois non délocalisables, fait travailler l’hôtellerie, la restauration, le tourisme, le numérique, les transports. Elle participe au rayonnement de la France dans le monde.

Autrement dit : la musique est à la fois un bien commun et un investissement d’avenir.

Si nous sommes réunis ce soir dans un esprit de célébration, nous savons aussi que notre filière traverse une période de transformations profondes.

Et la plus structurante porte un nom : l’intelligence artificielle.

L’IA n’est pas une évolution de plus.

C’est une rupture.

Pour la première fois, une technologie prétend produire des contenus à la place des créateurs eux-mêmes.

Soyons clairs : nous ne sommes ni dans le refus, ni dans la peur.

L’IA peut être un outil utile, au service de la création humaine : pour assister, enrichir, explorer de nouvelles formes artistiques. Les créateurs, comme toujours, sauront s’emparer des outils de leur époque.

Mais il y a une ligne rouge que nous ne pouvons pas accepter de voir franchie : l’IA ne peut pas devenir un substitut à la création humaine.

Elle ne peut pas prospérer en fragilisant la valeur des œuvres, en contournant le droit d’auteur et les droits voisins, en organisant l’opacité sur l’utilisation des répertoires.

Le principe est simple : l’IA est un outil, pas un auteur, pas un interprète.

Seule la création issue d’un apport humain peut fonder un droit, une reconnaissance, et une rémunération.

Or aujourd’hui, les effets économiques de l’IA se font déjà sentir : dilution massive des catalogues, confusion entre œuvres de l’esprit et contenus générés, pression accrue sur les revenus des créateurs, témoignages quotidiens d’artistes dont la voix ou le visage ont été clonés.

Et derrière cette réalité, un déséquilibre : la valeur tend à se concentrer chez quelques acteurs technologiques, au détriment de celles et ceux qui créent, investissent, prennent des risques et font vivre la diversité.

Le cœur du problème est connu : l’entraînement des modèles d’IA s’est fait – et continue de se faire – dans une opacité quasi totale, à partir d’œuvres protégées, sans autorisation ni rémunération.

Face à cette situation, nous défendons une approche exigeante, lucide et responsable, qui tient en trois mots : respect, transparence, partage de la valeur.

Pas d’innovation durable sans respect de la propriété intellectuelle.

Pas de confiance sans transparence.

Pas de progrès accepté sans rémunération de la chaîne de valeur.

C’est le sens de la proposition de loi relative à l’instauration d’une présomption d’exploitation des contenus culturels par les fournisseurs d’IA, portée par un certain nombre de sénateurs.

Je tiens à les remercier pour leur engagement, ainsi que l’ensemble des parlementaires – députés, sénateurs, eurodéputés – qui ont bataillé à nos côtés ces derniers mois, et dont nous aurons encore besoin dans les mois et les années qui viennent.

Le mécanisme d’allègement de la charge de la preuve porté par la proposition de loi sénatoriale ne vise ni à interdire, ni à freiner l’innovation, mais au contraire à permettre l’émergence d’un véritable marché de licences, fondé sur la négociation et la sécurité juridique.

Nous voulons réussir avec les acteurs de l’IA ce que nous avons su construire avec les plateformes numériques : un cadre contractuel clair, équilibré et durable.

Et la France comme l’Europe ont ici une responsabilité particulière : démontrer qu’il est possible de concilier innovation technologique et protection des créateurs – et refuser un modèle de dérégulation qui affaiblirait durablement notre souveraineté culturelle.

Cette question de l’IA renvoie d’ailleurs à un principe plus fondamental encore : la liberté de création.

La liberté de création est au cœur de notre modèle culturel. Elle est la condition de la diversité artistique, de la prise de risque, de l’émergence de nouvelles voix.

Or nous constatons, ces derniers mois, une multiplication de pressions, d’entraves, de fragilisations de la liberté de programmation et de diffusion.

Ces signaux doivent nous alerter.

La musique a toujours été un espace d’expression, de dialogue, parfois de confrontation – mais toujours de liberté.

Nous ne pouvons pas accepter que cette liberté soit remise en cause, de manière directe ou insidieuse.

Défendre la liberté de création, ce n’est pas défendre des intérêts particuliers.

C’est défendre un principe fondamental de notre vie culturelle et démocratique.

Dans ce contexte, nous voulons rappeler avec vigueur notre attachement à un ministère de la Culture fort, pivot de politiques publiques ambitieuses.

Un ministère capable de porter une vision, d’assumer un pilotage stratégique, et de reconnaître la culture comme un investissement – non comme une variable d’ajustement.

Nous connaissons les contraintes budgétaires du pays. Mais nous savons aussi qu’un affaiblissement durable des politiques culturelles aurait un coût bien supérieur : économique, social, symbolique pour le pays.

A travers ses outils de soutien, l’Etat engage des dépenses qui sont rentables. Les crédits d’impôts dédiés à la musique en sont une illustration majeure. Depuis leur création, ce sont bien plus que des aides : ce sont des instruments structurants pour notre filière. Pour favoriser son émergence d’abord, pour garantir des investissements stratégiques de transition, et pour pérenniser nos entreprises. C’est la raison pour laquelle leur prorogation dans le cadre du prochain projet de loi de finances sera indispensable.

Nous restons également attentifs aux outils de soutien à l’emploi artistique et à leur évolution, alors que les conditions d’accès aux différentes aides du Fonpeps viennent d’être révisées de manière très restrictive.

Et nous savons pouvoir compter sur un dialogue exigeant et constructif avec le ministère de la Culture, que je remercie chaleureusement.

À l’approche des élections municipales, nous voulons également adresser un message simple et respectueux à l’ensemble des élus locaux.

La musique et la culture sont des politiques de proximité par excellence.

Elles font vivre les centres-villes, irriguent les quartiers et les communes rurales, soutiennent l’emploi local, et créent du lien là où il est parfois le plus fragile. Disons-le plus clairement : l’investissement public dans la culture est largement rentable.

Les choix qui seront faits dans les prochains mois auront des conséquences très concrètes sur la vitalité culturelle des territoires, en particulier pour des acteurs de terrain déjà fragilisés.

Nous formons ainsi le vœu que la culture continue d’y être considérée non comme une dépense facultative, mais comme un levier essentiel de cohésion, d’attractivité et de dynamisme local.

Cet attachement vaut aussi pour l’audiovisuel public.

L’audiovisuel public est un acteur central de la découverte musicale, de l’exposition des talents et de la diversité des esthétiques.

Il joue un rôle irremplaçable pour les artistes émergents et pour l’accès de tous à la culture.

Moins de moyens, c’est mécaniquement moins de musique, moins de diversité et moins de prise de risque.

Les objectifs confiés à l’audiovisuel public ne peuvent donc être uniquement comptables.

Ils doivent être guidés par une ambition culturelle claire et par la mission de service public.

La filière musicale sera toujours présente pour défendre ce pilier de notre démocratie culturelle.

Cet engagement en faveur de la diversité musicale s’inscrit dans une histoire française dont nous pouvons être fiers.

De manière plus générale, les quotas de diffusion de musique francophone ont largement contribué à révéler des talents, à structurer une filière forte, et à permettre à des esthétiques diverses de trouver leur public.

Ils illustrent ce que peut produire une régulation intelligente : non pas une contrainte, mais un cadre qui favorise l’émergence, la création et le succès.

Enfin, nous voulons redire notre responsabilité collective : celle de donner à notre établissement public, le Centre national de la musique, les moyens d’agir.

Vous le savez, la création du CNM repose sur un accord politique clair, fondé sur deux engagements indissociables.

Le premier engagement était celui d’une contribution des professionnels de la filière, pensée comme un levier d’autonomie : permettre à la filière de se renforcer par elle-même, de financer ses transformations, de tenir les chocs économiques et de préparer son avenir.

Le second engagement portait sur un financement de l’Etat, destiné au fonctionnement de l’opérateur et à certaines missions d’intérêt général : l’export, la diversité, l’accompagnement des transitions écologique et numérique, ainsi que le soutien à des esthétiques plus fragiles.

Or nous constatons aujourd’hui un double mouvement alarmant.

D’un côté, une part croissante des recettes issues de la contribution des professionnels est prélevée et fléchée vers le budget général de l’Etat : en 2025, l’écrêtement de la taxe billetterie représente une perte de 12 millions d’euros pour le CNM.

De l’autre, la dotation budgétaire de l’Etat connaît une nouvelle baisse, de 7 millions d’euros cette année.

Soutenir moins et prélever plus, c’est fragiliser l’opérateur. Et derrière ce mauvais calcul, c’est le risque d’affaiblir durablement la filière musicale et notre capacité collective à investir dans l’avenir.

Mesdames, Messieurs,

Tous pour la Musique est une organisation de dialogue, de responsabilité et de proposition.

Nous sommes prêts à travailler à vos côtés pour relever ces défis, avec une conviction forte : la musique est un bien commun, un ciment social, une force d’union dont notre société a plus que jamais besoin.

Et pour défendre ce bien commun, notre responsabilité est simple : rester unis sur l’essentiel.

Unis pour protéger la création, unis pour défendre la diversité, unis pour garantir une rémunération juste à celles et ceux qui font la musique.

Dans un pays qui doute parfois de ce qui le rassemble, la filière musicale doit continuer à montrer ce que signifie construire – ensemble – et préparer l’avenir. C’est cet esprit que portent, ce soir, les trente membres de Tous pour la Musique.

Je vous remercie de votre attention, et laisse désormais la place à celles et ceux que nous sommes venus célébrer ce soir.

Très belles Victoires de la Musique à toutes et à tous !

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