Télé et musique : pas encore synchrones

Live, magazine, télé-réalité, documentaire… la musique se décline sous tous les genres à la télé (et sur le web). Pourtant, dans le paysage audiovisuel actuel, elle sert trop souvent de soupir entre deux séquences.

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Quand on sait que la musique est l’une des pratiques culturelles plébiscitées par les Français, on peut aujourd’hui se demander si sa présence à la télévision est considérée à la hauteur de cet engouement. Certes, après une interruption de deux ans, la nouvelle présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte, a décidé en 2015 du retour d’une formule mensuelle de Taratata, sur France 2…sans sacrifier les émissions spéciales tournées ponctuellement en direct au Zénith de Paris. Ce n’était pas le seul signal positif envoyé l’an dernier par l’audiovisuel public. Grâce à Alcaline (toujours sur France 2), décliné en trois formats, live, magazine et une pastille quotidienne, il devenait possible d’écouter des artistes de tous bords en prise directe avec leur actualité. Sans compter depuis 2014 Du Côté de Chez Dave en live et en interview le dimanche après-midi sur France 3, des artistes jamais vus auparavant tels Dominique A, Les Innocents ou la famille Chedid, gravitant autour d’invités appartenant à la sphère de la variété.

Fracture

Faut-il donc en conclure que la musique est de retour sur le petit écran ? « Malgré un léger progrès depuis près de deux ans, la situation est toujours instable », tempère Didier Varrod, animateur de l’émission Foule Sentimentale, sur France Inter. « Alcaline a été réduit à une pastille quotidienne, certes très bien exposée (du lundi au vendredi, à 20h40), de quelques minutes. » Cette pastille trop courte ne permet pas de susciter l’adhésion du public. Pour l’ancien directeur de la musique de la station, qui signe aussi de nombreux documentaires musicaux pour les chaînes du service public, ce choix éditorial permet de conclure qu’« en dehors de la variété, il y a encore une fracture entre la musique et la télé ».

L’exposition de la variété française à la rentrée 2016 sur les chaînes dites musicales, atteint des parts très élevées sur M6 (41%), W9 (57%) ou C Star (55%) mais bien plus basses sur des chaînes comme MCM ou MTV (9 %) (Source : Yacast. Evolution musicale des chaînes TV, septembre 2016 vs juin 2016). Si l’on excepte le Top streaming sur C8 depuis plus d’un an le vendredi après-midi, les chaines dites musicales diffusent surtout des clips, beaucoup la nuit, mais créent très peu d’émissions musicales qui permettraient de faire découvrir de nouveaux talents à un large public à des heures de grande écoute. Rien de nouveau donc sous le soleil !

Fotolia_101989408_S_(c)FotoliaEt pourtant, avec la démultiplication des chaînes, les émissions comportant une tranche musicale ne manquent pas en cette rentrée : talkshows en acess prime-time (C à vous, Quotidien, Le Grand Journal…), émissions de live (L’Album de la Semaine…), télé-crochets (The Voice et Nouvelle Star devraient logiquement être reconduites). Il y en a certes pour tous les goûts, moins pour les nouveaux talents. Craignant des audiences en berne, les producteurs audiovisuels sont de plus en plus réticents à lancer ou pérenniser des émissions dédiées au repérage, alors que c’est une attente majeure des artistes, des producteurs de disques et de spectacles. « Tant qu’on est dans cette problématique, les professionnels seront toujours frustrés et en attente du rendez-vous annuel des Victoires de la Musique où on peut faire jouer en live des artistes ayant déjà une petite expérience », déplore Didier Varrod. Ce constat est d’autant plus regrettable que la télévision comme la radio reste les deux supports principaux pour découvrir des nouveaux artistes et des nouveautés musicales.

Considérer la musique

A défaut de rassembler le grand public, c’est le live qui permet aux artistes émergents de se faire connaître du jour au lendemain. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les audiences des groupes programmés dans Quotidien (sur TMC) sur les plateformes de streaming, juste après leur passage.

Il est plus facile d’exposer de nouveaux talents lorsque la télévision est force de proposition. Encore faut-il oser être créatif…et ne plus demander aux groupes de raccourcir leurs chansons. « Si un morceau est juste là pour créer une respiration entre deux séquences, on aura beau mettre le meilleur groupe du monde, ça ne marchera pas », assure Didier Varrod. « En revanche, si on amène une troisième dimension en termes de réalisation et de prise de son, on accroche les gens. Et pour que la musique intéresse les gens, il faut considérer la musique. »

C’est cette « troisième dimension » qui est la marque de fabrique des émissions signées Stéphane Saunier, programmateur musical historique de Canal +. Dans une interview de 2015 aux Inrockuptibles, il expliquait l’approche de L’Album de la Semaine : « Nous ne sommes pas dans le cadre d’un décor télé. Donc nos exigences sur le son et sur l’image sont vraiment celles d’un concert filmé. Le groupe passe la journée au studio, on fait très attention aux détails. »

Apport du numérique

Privés d’émissions exigeantes comme One Shot Not portée par Manu Katché de 2008 à 2011 ou La Boîte à Musique de Jean-François Zygel, les mélomanes savent depuis longtemps où trouver la musique à la télé : sur Internet ! Sur Culturebox, par exemple, ou sur Arte Concert. Le mini-site d’Arte en met ainsi plein les yeux et les oreilles : concerts de Yann Thiersen, The Pixies, The Kills, L’Orfeo de Claudio Monteverdi à l’opéra de Lausanne, autant d’événements actuellement disponible en intégralité en streaming. « L’apport du numérique et du web est essentiel pour s’adapter aux modes de consommation d’aujourd’hui », analyse Didier Varrod. « On a tous la volonté de consommer des contenus plus courts, qui se disséminent plus vite. C’est donc un enjeu pour faire en sorte que ce pays reste le terrain de l’exception culturelle. »

Thom Clozer