Rita Mitsouko : 3 photographes, 2 musiciens, 1 livre

À la fois kitsch et modernes, les Rita Mitsouko ont formé le couple le plus surréaliste du rock français. Fred Chichin et Catherine Ringer ont traversé près de trois décennies sans prendre une ride, imprimant leur signature, singulière, unique, et désormais culte. Fruit de l’envie de trois photographes de mettre en commun leurs talents, il en résulte un objet d’art, panorama photographique de la carrière d’un groupe qui a révolutionné le rock français. Entretien croisé avec deux des photographes, Youri Lenquette et Pierre Terrasson.

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Comment s’est passée votre première rencontre avec les Rita Mitsouko ?

Pierre Terrasson : C’était au début des années 80, pour le magazine Rock en stock. Je faisais un sujet sur de la mode, avec des clichés de gens comme Vuillemin d’Hara Kiri ou Jean-Claude Lagreze, qui officiait au Palace, et donc les Rita. Déjà, leur singularité était affirmée. Tous les autres modèles étaient habillés par des stylistes de l’époque. Eux étaient venus avec leurs propres fringues. A l’époque, ils s’habillaient avec des sacs plastique Félix Potin. C’était très provoquant. Ils étaient déjà dans leur univers. Ce n’était pas encore des stars.

Youri Lenquette : La première rencontre s’est faite lors d’un concert à Nice, durant lequel je n’avais pas fait de photos. La deuxième fois, c’était en 87, dans mon studio, pour le magazine Rock’n’Folk. Ces clichés sont présentés dans l’ouvrage. La séance ne s’était pas très bien passée. C’était très tendu, surtout avec l’entourage et les musiciens qui les accompagnaient. A l’issue de la séance, je pensais ne plus jamais retravailler avec eux. Quelques mois plus tard, Virgin m’appelle pour me proposer de faire la pochette du single Tongue dance. J’accepte, mais leur demande de s’assurer de l’accord du groupe, au vu de la séance précédente. Et Virgin me répond : « ce sont eux qui ont demandé à travailler avec toi ». A partir de là, j’ai collaboré régulièrement avec les Rita, jusqu’en 2002.

  • Dès le départ, au-delà de leur musique, les Rita Mitsouko étaient un objet artistique en soi. C’est un bon sujet pour un photographe ?

Pierre Terrasson : Les Rita Mitsouko, c’était un concept. Ils sont intelligents, et se sont toujours intéressés à tous les aspects de la création, avec un sens artistique de l’image. Ils ont d’ailleurs tourné des clips superbes avec Jean-Baptiste Mondino. Ils étaient faciles à photographier. Ils jouaient le jeu et se donnaient à fond pendant les séances. Il suffisait de s’occuper de la « technique » (cadrage, lumière, traitement du film…), ils faisaient le reste. C’est aussi pour cela que le groupe est passé à la postérité, et que Catherine Ringer est toujours là.

Youri Lenquette : Ils ont toujours eu des idées, ils savaient ce qu’ils voulaient. Ils se sont toujours intéressé à l’image, ils étaient conscients de son importance, surtout Catherine. Fred Chichin, malgré son look singulier, était plus en retrait sur ces questions, même s’il avait lui aussi une vision précise. Ils étaient très ouverts, il était facile de discuter du fond avec eux. Leur logique était particulière. Ils ne cherchaient pas à être beaux, comme c’est le cas de la majorité des modèles. Catherine Ringer savait et sait toujours jouer de son image avec beaucoup de talent.

  • Comment est née l’idée de l’ouvrage ?

Youri Lenquette : J’ai suivi les Rita Mitsouko une longue période. Pierre a couvert les débuts et Renaud plutôt la fin. J’avais une grande quantité d’images, étalées sur 15 ans. Néanmoins, cela ne suffisait pas pour embrasser toute la carrière du groupe. J’aurais pu faire un ouvrage avec la matière dont je disposais, mais cela n’aurait pas fait un bon livre, il aurait été nécessairement parcellaire. On en a discuté avec Renaud, et tout de suite on a contacté Pierre. On a fait une réunion de travail, puis le projet a été mis en stand by. Trois ans plus tard, Pierre me relance. Renaud venait de sortir un livre sur Johnny Hallyday au Cherche-Midi. Il leur a proposé le projet, ils ont tout de suite accepté. La force du livre, c’est de couvrir la quasi intégralité de la carrière du groupe, jusqu’au dernier projet de Catherine avec Gotan Project, Via Francia. Il présente trois visions, trois approches qui se nourrissent et se complètent.

Pierre Terrasson : L’idée d’un livre sur les Rita Mitsouko me trottait dans la tête depuis longtemps, mais mes clichés ne couvrent qu’une période. On en a discuté avec Youri et Renaud, qui eux ont photographié les autres périodes. Nous avions chacun l’envie de faire exister nos images, mais individuellement, notre matière était parcellaire. Travailler à trois a permis d’avoir un ouvrage complet, qui couvre l’ensemble de la carrière du groupe.

  • Au-delà des Rita Mitsouko, cet ouvrage capte quelque chose de l’ambiance de l’époque, de cette folie du rock alternatif des années 80.

Pierre Terrasson : C’était une époque d’effervescence, de grande créativité. Il y avait beaucoup de groupes, l’image était très importante et tout le monde se prêtait et se prenait au jeu. Je photographiais tous les jours, du rock anglais, américain… Les choses commençaient à bouger en France, avec les Rita, Starshooter, Téléphone… C’était les restes de la fin des années 70, tout le monde y croyait.

  • Et le résultat de ce travail « à trois appareils », c’est, bien plus qu’une biographie illustrée, un véritable livre d’art.

Youri Lenquette : C’est un très bel objet, conforme à l’idée initiale que nous avions. Il ne s’agissait surtout pas de faire une biographie illustrée. C’est avant tout un livre de photo, qui relate tout de même quelques anecdotes « behind the scene », comme on dit.

Pierre Terrasson : C’est la force de tous les bons sujets. Ils dépassent le cadre, vont au-delà de ce qu’ils sont censés figurer. Je travaille toujours dans ce sens, pour que mes photos dépassent le sujet, sans s’arrêter au symbole. L’ouvrage est aussi très intéressant d’un point de vue technique. On passe du noir et blanc aux couleurs saturées des années 90 de Youri, avec traitement croisé, puis au numérique, avec les photos très piquées, arrachées de Renaud. On voit l’évolution de la photographie sur les trois dernières décennies. Et au-delà du livre, c’était une belle expérience de travailler à trois.

  • Comment Catherine Ringer a-t-elle accueilli cet ouvrage ?

Pierre Terrasson : Très bien. Elle est venue à la présentation à la presse au Buddha bar. Cela faisait des années que nous ne nous étions pas vus. Elle avait l’air troublée, elle était touchée en tout cas. A la mort de Fred Chichin, elle a perdu sa moitié. Toutes ces photos représentent autant de souvenirs, surtout les plus anciennes. Elle s’est, je crois, replongée avec émotion dans cette époque.

Youri Lenquette : Catherine est quelqu’un d’entier, elle est franche et directe. Si elle n’avait pas aimé, on l’aurait su d’emblée. Elle nous a fait une dédicace sur le livre, était présente lors du lancement, l’a beaucoup relayé… Je crois qu’elle est contente que ce livre existe. Il n’a pas vraiment d’équivalent. Plusieurs biographies ont été écrites, mais pas de livre photo. Grâce à Renaud, qui le connaît bien, Jean-Paul Gaultier a préfacé l’ouvrage. Tout s’est parfaitement goupillé, et le résultat est un très bel ouvrage. Catherine sera sûrement présente au vernissage de l’exposition, le 5 décembre à la galerie Addict, rue de Thorigny. Ce sera un excellent complément au livre, qui permettra au public de voir en vrai nos clichés.


CORLOÜER, Renaud, LENQUETTE, Youri, TERRASSON, Pierre, Les Rita Mitsouko et Catherine Ringer, éditions Le Cherche-Midi, 2015
ISBN : 978-2-7491-4533-4 29 euros


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