Les quotas de chansons francophones, toute une histoire !

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Complice d’Eddie Barclay, puis PDG de Warner France pendant seize ans quand y ont émergé Véronique Sanson et Michel Berger, Bernard de Bosson fut à la tête du SNEP, le syndicat des majors du disque, avant de cofonder l’UPFI, syndicat des producteurs indépendants. L’homme transversal s’est beaucoup battu : pour la réduction de la TVA du disque ou contre le démantèlement des réseaux de disquaires dans les années 1980 et 1990. Il fut naturellement en première ligne quand il fallut imposer des quotas de chansons francophones, dont la diffusion s’effondrait malgré des accords a minima passés au moment des attributions d’autorisation d’émettre des radios « libres » en 1982 (20 % pour NRJ, 8 % pour Fun, 5 % pour Skyrock).

En 1991, Jack Lang, ministre de la Culture, avait initié une réflexion sur les quotas. Deux ans plus tard, les producteurs et créateurs avaient imposé un renforcement des diffusions francophones et des nouveaux talents sur les radios musicales. Pour Bernard de Bosson, « tout est parti de la fondation de l’UPFI en 1993. Il y avait dans l’UPFI des gens très disparates, comme Régis Talar, directeur du label Tréma qui abritait Michel Sardou, Catherine Lara, Enrico Macias, ou encore Henri Belolo, producteur historique de la musique disco. Nous avions créé ce syndicat professionnel pour contrecarrer ce qui était à l’époque la mainmise du SNEP et des majors sur le marché de la musique. Ces derniers avaient alors envie de faire décoller le CD, et pour cela avaient cessé de distribuer des vinyles – ce qui signifiait la fin du single, auquel les indépendants étaient attachés. Parallèlement, en 1993, l’objectif n°1 de l’UPFI était d’exposer la chanson française, très absente des radios – NRJ, Fun Radio, depuis 1988, ne passaient quasiment plus que de l’anglo-saxon. Les indépendants avaient constaté qu’ils étaient exsangues, et rien ne bougeait malgré tous les efforts déployés par la Sacem par exemple ».

« Collé au mur »

Au Midem de 1993, Bernard de Bosson « colle au mur » le ministre de la Culture, Jacques Toubon. « Je n’en pouvais plus de voir les indépendants dépérir et la production française décliner, faute de politique publique. Il fallait une loi sur les quotas qui soit dans la lignée de la loi Lang de 1985, faite pour favoriser la production française en instaurant la copie privée, les droits voisins, la rémunération équitable, etc. ». Bernard de Bosson part en campagne auprès des acteurs de la filière musicale, et organise un voyage de groupe au Québec. Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadien (CRTC), organisme fédéral de tutelle, avait imposé aux radios francophones une programmation musicale contenant 65 % de chansons en français. « C’était une question de survie ».

Pendant ce temps,  Régis Talar s’attaque à l’Assemblée nationale. Il embarque  par exemple Francis Cabrel pour un rendez-vous avec le sénateur Michel Pelchat (UMP). « Pelchat était en retard, il était pressé, mais quand il a vu Cabrel tout a changé. Ils ont fini par dîner ensemble. Dans cette histoire, les artistes ont joué leur rôle. Le lendemain, Pelchat rédigeait un premier jet de la loi. Puis je me suis chargé de la Sacem, qui avait un prisme peu favorable aux indépendants. J’ai organisé un déjeuner entre Jean-Loup Tournier, son directeur, avec une dizaine d’adhérents à l’UPFI. Ils l’avaient impressionné par leur solidarité alors même qu’ils avaient parfois des intérêts divergents ».

Inversion de tendance

Jacques Toubon est ministre de la Culture, Alain Carignon ministre de la Communication. Rien n’est simple. « La première version de la loi indiquait un minimum de 40 % de chanson française. Nous nous heurtions aux lobbyistes de RTL. Son président, Jacques Rigaud, très influent auprès des politiques car il avait été professeur à l’ENA, était contre uniquement par principe, parce que à l’époque RTL passait beaucoup de chanson française. Quand le projet de loi était arrivé au Sénat, on s’était aperçu qu’il fallait demander plus, car il suffisait de passer cinq Brel et cinq Brassens dans une journée pour arriver aux 40 %. Un amendement a été présenté, qui stipulait la présence de 50 % de nouveautés dont 25 % de nouvelles productions et 25 % de nouveaux talents », des notions qui seront définies par Musique France Plus, dont de Bosson est l’un des animateurs.

La loi est adoptée le 1er février 1994, « validée par Bruxelles uniquement sur des critères linguistiques, afin de ne pas être en contradiction avec la philosophie européenne ». Elle est intégralement appliquée le 1er janvier 1996. « Très vite, l’inversion de la tendance  65 % de répertoire anglo-saxon – s’inverse, et l’on arrive à 70 % de répertoire francophone. Cela a favorisé l’émergence d’artistes comme Louise Attaque, produit par Tréma-Atmosphériques, et aussi celle d’une nouvelle génération de producteurs de disque, comme Tôt ou Tard ».

Véronique Mortaigne