La vitalité de la création française

Par Bertrand Dicale

Ça ne se fait plus, ce n’est pas tendance, c’est même mal vu dans certains milieux mais osons dire que quelque chose va bien en France – et même très bien. Oui, la production musicale est puissante, d’une prospérité artistique étonnante, et elle s’impose autant sur le marché intérieur qu’à l’exportation.

Stromae - (c) Sacem

Stromae – (c) Sacem / Marc Chesneau

Car aucun pays d’Europe continentale n’affiche une telle part de marché de sa production locale. C’est l’exception française depuis le milieu des années 90 – précisément quand la législation sur les quotas de diffusion radiophonique de musique d’expression française a commencé à produire ses effets. Mais la loi ne suffit pas à expliquer que jamais, depuis plus de vingt ans, la part des productions françaises n’est passée sous la barre des 60% de la consommation de musique enregistrée en France (c’est-à-dire en additionnant les ventes physiques, les téléchargements et les revenus du streaming), tutoyant même, ces dernières années, le seuil symbolique des trois quarts.

Jetons un œil au classement des deux cents premiers albums en nouveauté au cours des six premiers mois de l’année 2015. N° 1 ? Louane. N° 2 ? Kendji Girac. N° 3 ? Les Enfoirés. N° 4 ? Francis Cabrel. N° 5 ? Christine And The Queens. Puis Black M, Calogero, M Pokora et – enfin, seulement – en 9e et 10e places, la bande originale du fim Fifty Shades Of Grey et Muse. Puis c’est Soprano, Fréro Delavega, The Avener, la BO en VF de La Reine des neiges, Indila, l’album en duo d’Alain Souchon et Laurent Voulzy, Gradur, Jul, Stromae, Booba. Nous en sommes à dix-huit albums made in France sur vingt. Il y aura ensuite Ed Sheeran en 21e place, Sia en 23e, AC/DC en 26e, Selah Sue en 30e… Ce qui fait vingt-quatre albums français ou francophones sur trente, puis trente-six sur cinquante… et ainsi de suite.

Le plus troublant est qu’on ne peut créditer de cette performance un seul genre, une seule génération ou une seule maison de disques. On trouve au sommet du classement des artistes venus de la téléréalité ou surgis de l’underground, de la chanson « à l’ancienne » et du rap, de la pop grand public et de l’électro, des artistes de major et des indépendants, quelques sexagénaires et deux artistes nés en 1996 – Louane et Kendji Girac…
La même diversité se retrouve dans les performances françaises à l’exportation : en 2014, Stromae tient le sommet du classement à l’international, prenant la place occupée en 2013 par Zaz – deux artistes s’exprimant en français. Et les réussites françaises à l’exportation vont à rebours de tous les clichés : la langue française n’est pas un obstacle rédhibitoire, ce n’est pas uniquement l’électro qui vend à l’étranger et la chanson française ne touche pas qu’une minorité snob dans quelques pays épars…

Les certifications à l’export reflètent la diversité de la production française : trois singles de diamant à l’exportation pour David Guetta, tous au-delà de 700 000 exemplaires physiques et numériques, trois singles de platine pour Stromae, Indila et Kavinsky, deux singles d’or pour C2C et Maître Gims – plusieurs sensibilités de l’électro, plusieurs esthétiques des musiques urbaines, de la musique « abstraite » mais aussi des flots de texte en français.

Frero Delavega - (c) Sacem

Frero Delavega – (c) Sacem / Marc Chesneau

Il se trouvera bien quelque esprit chagrin pour affirmer que les 467 200 ventes de l’album du chanteur américain Gregory Porter ne seraient françaises que parce que son contrat est signé à Paris. Mais, après les belles performances de Racine carrée en 2013, Stromae a atteint l’album de diamant à l’export en 2014, avec un total de 578 400 ventes. Et les albums de platine certifiés à l’export de Woodkid et Indila confirment que la France n’est pas seulement une terre de singles. En outre, des fidélités presque patrimoniales continuent de se construire, comme en témoignent la certification d’album double-platine atteinte en 2014 par Amadou et Mariam pour l’album Dimanche à Bamako sorti en 2004, ou les albums de platine de Charlotte Gainsbourg (sortie en 2006), Metronomy (2011), Justice (2011)… Au total, sur ces vingt-deux certifications à l’export, le tiers couronne des productions en français.

Certes, la situation est paradoxale : aucun professionnel n’osera dire que la filière musicale française est sortie de la crise, ni même que les conditions d’une nouvelle croissance globale sont toutes réunies ; mais elle a conservé ses capacités créatrices et surtout sa diversité unique en Europe. Pendant des lustres, les docteurs en culture opposaient un modèle français supposé être recroquevillé sur une chanson classique devenue inexportable, et le modèle suédois anglophone d’Abba, Ace Of Base et The Cardigans. Peu à peu, un singulier modèle français s’est imposé et prouve aujourd’hui sa maturité : une production polyglotte et diverse, dont les séductions sont naturellement transgénérationnelles.

Ça ne veut pas dire que tout va bien. Mais, du côté de la création, la France est bien armée.