« La musique est un excellent terrain d’empowerment »

Retirée de l’industrie du disque en 2006 et auteure de Un matin, j’étais féministe, Sophie Bramly nous expose son point de vue sur l’évolution des rapports entre hommes et femmes dans le monde de la musique. Elle voit dans l’époque actuelle une opportunité pour que des changements de mentalités et de pratiques s’opèrent, le tout dans le calme et sans #MeToo.

Sophie Bramly a été photographe, directrice artistique, puis productrice d’émissions sur MTV Europe. Elle a ensuite travaillé comme directrice du marketing pour Polygram/Universal Music, puis a fondé deux sociétés de production dédiées à la sexualité et à l’émancipation féminine. Elle dirige également un think tank qui mesure l’impact du féminisme sur la société et a fondé le collectif 52.

Du début des années 80 jusqu’au milieu des années 2000, vous avez successivement photographié les débuts du hip hop à New-York, produit des émissions musicales pour la télévision et occupé des postes à responsabilités au sein d’une major. Comment avez-vous évolué en tant que femme dans ces mondes plutôt masculins ?

J’ai évolué sans me poser de questions et, si je m’en étais posées, je n’aurais pas suivi le parcours que j’ai eu. Il se trouve que j’ai été élevée par mon père qui était ma mère, et par ma mère qui était mon père, donc je n’avais peut-être pas les valeurs masculines et féminines aux endroits habituels, si bien que je n’ai pas vu d’obstacles insurmontables là où d’autres en auraient peut-être été freinées. C’est de manière rétroactive que je me suis aperçue des stéréotypes vécus, et ce que j’ai constaté – et que je constate toujours – est qu’il ne s’agit pas seulement d’un problème d’hommes, car les femmes elles-mêmes s’enfoncent dans ces stéréotypes sans le voir. Je donne un exemple : combien de femmes chanteuses, ayant de la renommée et du pouvoir, décident, par féminisme, de s’entourer de musiciennes et non des musiciens ? Il y en a bien quelques unes, mais ce ne sont pas Céline Dion, ou Lady Gaga, ou Mylène Farmer, c’est-à-dire des grands noms qui enverraient un signal fort et très visible. Le seul qui a fait cet exercice-là avec un brio incroyable, c’est Prince ! Il a fait un travail fantastique pour montrer que les femmes sont tout aussi douées en musique que les hommes.

Il y a quelques années, il y a aussi eu l’histoire de cette audition pour un grand orchestre symphonique en Allemagne qui cherchait un premier violon : comme un membre du jury connaissait un violoniste qui passait l’audition, par équité, tout le monde a joué derrière un paravent, et finalement ils se sont retrouvés avec une femme premier violon, ce qui n’était jamais arrivé !

Personnellement, je ne crois pas à la différence des genres. Je pense qu’il s’agit uniquement d’une construction culturelle. Pourtant, avec le temps, les choses ne s’arrangent pas. Le féminisme effraye beaucoup de personnes, y compris des femmes non féministes, ce qui nous amène parfois dans des directions inverses à ce qui serait souhaitable ou souhaité.

De quelle manière, après coup, vous êtes-vous rendue compte des stéréotypes vécus ?

J’en ai pris conscience en prenant le temps, l’an passé, d’écrire le livre Un matin, j’étais féministe, où je reviens sur mon parcours. Ce qui a été le plus marquant est que j’ai démarré au début des années 80, dans le Bronx, pour être témoin des premiers pas du hip hop. Il s’agissait d’un univers ultra masculin et macho, avec des codes où la femme n’avait, entre la maman et la putain, aucune alternative. Ces vieux schémas ne m’ont pourtant empêchée de rien. Ils étaient tous jeunes, ados pour certains, élevés par des mères souvent autoritaires qui détenaient le pouvoir à la maison et avaient du mal à joindre les deux bouts. Je comprenais que ça puisse être compliqué pour un jeune homme de trouver sa virilité là-dedans, et je voyais bien qu’il s’agissait d’un masque. Je n’ai jamais pensé que les propos misogynes représentaient autre chose que du marketing, à quelques exceptions près tout de même. La plupart de ces types étaient adorables et se conduisaient extrêmement bien avec moi, donc d’emblée j’ai dû avoir une vision déformée de ce qui relève de la misogynie, ce qui m’a permis de la contourner.

Entre anecdotes et portraits, racontez-nous comment se construit votre livre ?

Mon éditeur voulait que je raconte pourquoi j’étais devenu féministe et que j’y inclue des portraits de femmes qui m’ont inspirée, et j’y ai également ajouté d’autres choses que j’avais à dire. Je parle donc d’une anecdote de ma vie dans chaque chapitre, autour de laquelle je développe un sujet que je termine par un portrait de femme, mais aussi d’homme, de transgenre ou de robot. Madonna, Cardi B, Prince et d’autres personnalités musicales qui ont compté pour moi y ont leur place.

Pourquoi Madonna ?

Madonna a utilisé son corps comme une arme sexuelle qui lui a permis d’avancer. Dans une moindre mesure, ce credo a été repris par Beyoncé ou Rihanna en mode tranquille et famille bourgeoise, ce qui est très bien vécu par les femmes des nouvelles générations. Mais elles sont moins radicales que Madonna, je trouve que ce sont les rappeuses qui ont le mieux repris cette radicalité. Là où les rappeurs les mettaient à poil au fond des clips dans les années 90, elles utilisent aujourd’hui cette nudité pour reprendre le pouvoir et le devant de la scène.

Quels sont vos rapports avec le monde professionnel de la musique depuis que vous l’avez quitté ?

Je l’ai quitté, mais j’ai toujours un pied dedans. J’ai monté une association féministe et, comme je pense que la musique est un excellent terrain d’empowerment, nous faisons régulièrement des opérations liées, par exemple en montant un festival l’année dernière avec une forte présence d’artistes féminines. Au quotidien, je produis surtout pour l’audiovisuel et j’ai réalisé, il y deux ou trois ans, une série pour Arte sur les rapports entre le sexe et la musique. Je ne m’éloigne jamais de cet univers, non seulement parce j’ai besoin de musique tout le temps, mais aussi parce que c’est l’endroit où l’on peut faire le plus de choses. Parce que la musique parle aux ados à la minute où ils commencent à se poser des questions sur eux-mêmes, qu’elle produit des courants musicaux qui deviennent déterminants dans les façons de penser à venir. Par exemple, le rock a émancipé les jeunes blancs dans les années 50, les hippies sont à la base des mouvements écolo d’aujourd’hui, Nina Simone a autant encouragé les jeunes noirs américains à se battre pour leurs droits civiques que Malcom X, David Bowie a permis aux queers de s’épanouir publiquement, etc.

Sans prendre la forme d’une campagne #MeToo, l’égalité homme/femme et la lutte contre les discriminations sexuelles sont depuis peu de réels sujets pour la filière musicale : des études, des réseaux et des programmes de mentorat existent, un manifeste a été largement signé et relayé, des Assises des femmes dans la musique et le spectacle viennent d’avoir lieu… Quel regard portez-vous sur ces évolutions ?

C’est désolant d’être obligé de passer par du #MeToo pour bouger, mais les chiffres témoignent des inégalités. En Angleterre, les hommes sont trois fois plus présents dans les charts musicaux, non pas par manque de femmes, mais parce qu’ils se sont mis à faire des duos entre eux et qu’ils monopolisent les charts ainsi. Dans le Top 200 des meilleures ventes de France, il y a moins de 20% d’artistes femmes. Quand je vois qu’on explique aux femmes rappeuses qu’elles coûtent trop cher en maquillage et qu’il est donc préférable de signer un homme… Tous ces signaux ne vont pas dans la bonne direction, il est donc heureux que l’industrie du disque se penche à présent sur le sujet.

Il faut effectivement accompagner ces évolutions, apprendre aux individus à cesser de creuser les clivages. Des hommes ont peur de perdre leur souveraineté, des femmes ont peur de voir le monde bouger, et parfois d’autres sont obligées de passer par de la colère, comme avec #MeToo. Mais la bonne attitude est d’analyser et d’envisager calmement ce qui peut être fait, et parfois ce sont des choses très simples. Je vois que près de 2 000 femmes ont signé le manifeste FEMM, elles sont donc très nombreuses à vouloir que ça bouge, il faut savoir les écouter. Il faut aussi expliquer à celles et ceux qui s’accrochent au passé que, d’un point de vue économique, tout le monde à a y gagner : une étude McKinsey Global Institute montrait d’ailleurs que, si les femmes avaient un rôle identique à celui des hommes dans les entreprises, l’économie mondiale afficherait un bonus de 28 trillions de dollars en 2025 ! Les entreprises qui se plient à cet exercice sont plus rentables et également plus innovantes. Si la musique est encore un terrain d’innovation, alors qu’elle innove…

Propos recueillis par Mathias MILLIARD


Un matin, j’étais féministe / Éditions Kero