Gainsbourg, l’artiste postmoderne idéal

Bertrand Dicale, le Monsieur musiques populaires et chanson du paysage journalistique français, vient de publier Tout Gainsbourg. 1 000 pages qui retracent le parcours singulier de celui qui représente, 25 ans après sa mort, la figure de « l’artiste idéal ». Considéré aujourd’hui comme un génie, il a pourtant longtemps couru après le succès. Un nouveau regard, encyclopédique et passionnant, sur cette trajectoire riche et non linéaire, cette oeuvre singulière toujours en mouvement.

 

Gainsbourg_couv_bleu-quadri.indd – 25 ans après sa mort, que reste-t-il de Serge Gainsbourg ?

Serge Gainsbourg est un personnage unique de la chanson. Charles Trenet, Maurice Chevalier, Georges Brassens, Jacques Brel ou même Alain Souchon ont tous été considérés de leur vivant. Gainsbourg, non. À sa mort en 1991, qui pense qu’il est un génie ? Jane Birkin, quelques fans, quelques journalistes. Il est devenu un génie et un personnage historique après sa mort. Sa destinée ressemble plus à celle de Rimbaud qu’à celle d’un artiste des musiques populaires. On oublie volontiers aujourd’hui les creux de sa carrière. Il y a d’abord 20 ans pendant lesquels il n’a pas de succès, à part de temps en temps comme Je t’aime, moi non plus. C’est un artiste secondaire dans le paysage de la musique en France. A partir de 1979 et de l’album Aux armes…, il devient une star, mais générationnelle. Il est principalement une vedette pour la jeunesse, pour les lycéens de 1979 et après. Il n’a d’abord pas été écouté, puis a été d’une certaine façon éclipsé par Gainsbarre. Aujourd’hui, il est la figure de l’artiste postmoderne idéal, l’artiste parfait, qui sait tout faire, qui fréquente toutes les esthétiques, tous les styles, qui est capable de faire des chansons piano-voix aussi bien que des titres pour les Zéniths. Il est capable d’être à la fois paillard et romantique, classique et moderne, rive gauche et rap… Il est capable d’être tout à la fois.

– Qu’est ce qui explique ce désamour de son vivant ?

Il n’est jamais exactement dans l’air du temps. Beaucoup mettent en avant son flair, sa capacité à sentir ce qui est important dans l’époque. Si ça avait été le cas, il n’aurait pas attendu 1979 pour devenir une star. Il sent des choses, c’est évident, mais n’arrive pas pour autant à les transformer en succès. Peut-être n’était-il pas un artiste pour ces époques-là. Qui sont les références majeures de la chanson à cette époque ? Brassens, qui de 1952 à 1976 enregistre tous ses albums en contrebasse/guitare acoustique, et Brel, qui de 1958 à 1977 enregistre toutes ses chansons avec le même arrangeur, François Rauber. Serge Gainsbourg, lui, change de manière, d’esthétique, de couleur à chaque album. Il expérimente, multiplie les collaborations successives. Il n’est pas du tout dans la manière dont son époque conçoit la chanson : un artiste doit alors être immuable, toujours semblable à lui-même. Très peu d’artistes parviennent à prendre des virages. A chaque album, Gainsbourg, ce sont des épingles à cheveux en montant l’Alpe d’Huez ! Il ne correspond pas aux canons de l’époque du grand artiste.

– Aujourd’hui, les choses ont changé. Il est revendiqué comme influence, en France et à l’étranger, par de nombreux artistes très divers.

Gainsbourg est aujourd’hui considéré par beaucoup comme une influence esthétique majeure. Mais quel Gainsbourg est revendiqué ? Celui de Love on the beat, de Melody Nelson, de La Javanaise, d’Anna, des musiques de film ? Celui qui est chanteur et cinéaste en même temps, après avoir démarré dans la peinture ? C’est tout l’intérêt du personnage et de sa trajectoire. Dans toutes les esthétiques, on peut se revendiquer ou se trouver une influence, une ressemblance, même involontaire, avec Gainsbourg. Et la plus flagrante peut-être aujourd’hui n’est pas strictement artistique. Elle est dans la carrière, dans la pensée, dans la façon de se conduire. Elle est dans ce que les américains appellent l’artistry, dans le fait même d’être artiste. On cite fréquemment Benjamin Biolay ou Julien Doré comme des héritiers directs, mais jamais Florent Pagny. C’est pourtant une évidence : à chaque album, il change de concept, d’idées, d’arrangeur, de collaborateurs… De même il est habillé de la même manière à la scène comme à la ville, il met en scène ce que l’on sait de sa vie privée, il se manifeste par un franc-parler particulier. De ce point de vue, on peut voir en lui un héritier évident de Gainsbourg.

Le plus fascinant, c’est qu’aujourd’hui, même des personnes très éloignées de la trajectoire de Gainsbourg le présentent comme leur modèle. Je pense par exemple aux artistes de télécrochet, dont la culture musicale n’est manifestement pas francophone et pas très étendue, qui ne sont pas des créateurs mais juste des interprètes. Bref, au-delà de la seule création, des chansons, c’est l’artiste Gainsbourg qui est devenu important.

– On pourrait penser que tout a déjà été dit sur l’homme à tête de chou. Comment avez-vous abordé l’écriture de cet ouvrage, qui n’est pas une biographie conventionnelle ?

DICALE_©Abramowitz:Radio France

Bertrand Dicale ©Abramowitz:Radio France

Ce n’est pas une biographie. J’insiste sur ce point. D’abord pace qu’il n’y a pas d’intérêt à venir derrière le travail de Gilles Verlant, qui a retracé par le menu son parcours. Il y a en Gainsbourg une dimension légendaire et une telle distorsion, en termes de popularité et de reconnaissance, entre sa vie et aujourd’hui… J’ai du en permanence avoir une double lecture, parfois triple, entre la réception de son œuvre pendant sa carrière, et sa réception aujourd’hui. Le goût a évolué, les circonstances de création ont changé. De plus, de nombreux messages, affirmations, private joke, fragments d’autobiographie dans ses chansons n’étaient pas du tout compris à l’époque et le sont aujourd’hui.

– Il en résulte une somme de 1 000 pages, riche et documentée, qui retrace et analyse, plus que la vie, la trajectoire de Gainsbourg.

L’histoire de Gainsbourg est compliquée parce qu’il est devenu un génie post mortem. S’il était resté le Gainsbourg de 1979, avant l’album Aux armes, ou de 1991 à sa mort, c’eût été plus simple. Il n’est pas qu’un chanteur, il n’est pas qu’un poète, et même pas qu’un poète maudit, il n’est pas uniquement un commerçant. Il n’est jamais uniquement quelque chose. Son œuvre est d’une richesse et d’une complexité artistique et culturelle incroyables, notamment parce qu’elle s’est faite à l’abri de la popularité. C’est ce que j’ai essayé d’éclaircir.

Quand vous considérez les chansons de Johnny Halliday, vous comprenez tout de suite pourquoi elles marchent. Pour Gainsbourg c’est plus délicat. La Marseillaise en reggae, vous comprenez pourquoi ça marche. Mais comprendre pourquoi La Javanaise ne marche pas, pourquoi l’album Gainsbourg percussions ne fonctionne pas, pourquoi Anna ou Melody Nelson ne fonctionnent pas, cela nécessite beaucoup d’analyse et d’apports documentaires. Il fallait bien 1 000 pages pour tenter d’y arriver ! Et pourtant, j’ai résumé, je me suis volontairement restreint dans l’analyse et dans le démêlage de l’écheveau des influences, des éléments autobiographiques… Sincèrement, si on me laissait toute liberté, je ne sais pas si j’écrirais 1 000 pages sur Jacques Brel, malgré ma passion pour lui.

– Y a-t-il d’autres artistes qui partagent cette distorsion temporelle de popularité dans la chanson ?

Capture d’écran 2016-03-14 à 16.45.58De l’importance de Gainsbourg, non, mais il y a d’autres exemples, comme Boby Lapointe. Si on voulait raconter son histoire, il faudrait expliquer pourquoi il rate sa vie. Quand il meurt à 50 ans, il n’est plus chanteur, il a arrêté sa carrière. Les générations qui ont la trentaine aujourd’hui ont pourtant quasiment toutes rencontré, entre la maternelle et le collège, une de ses chansons, La Maman des poissons en tête. Pourquoi moi, qui suis né en 1963, ai-je du attendre d’être adulte pour le découvrir, alors que mes enfants sont dingues de ses chansons ? Il n’y a aucune explication évidente. Il fait la moitié de sa carrière chez Vogue, l’autre chez Phillips. Il apparaît dans un film de François Truffaut, plusieurs fois à la télé. Georges Brassens et Joe Dassin le prennent en première partie d’une tournée : il touche donc à la fois le public « intello-rive gauche », et le public populaire. En toute logique, il aurait du percer.

Gainsbourg est un peu un personnage de cette dimension-là. Alors qu’aujourd’hui, quand on écoute un album de Gainsbourg, on ne peut que se dire : « qu’est-ce que c’est bon, bien écrit, bien composé ! ». Et si l’on regarde les archives du Hit-parade de RTL, les articles de presse de l’époque, on ne trouve… rien ! Il n’y est pas ! C’est incompréhensible. Lors de l’écriture de la biographie de Juliette Gréco, j’avais passé 3 jours entiers à la BnF à éplucher la presse pour trouver une chronique, un article parlant de La Javanaise, par Gainsbourg ou Gréco, sur disque ou sur scène. Je n’ai trouvé qu’une unique citation de 1964, plus d’un an après la sortie du titre, faite par Claude Sarraute dans le Monde, parlant de la mélodie ! La mélodie ! Et c’est tout ! Un journaliste peut passer à côté, mais comment expliquer que 150 journalistes environ qui écrivent sur la chanson à l’époque, les programmateurs de radio, le public lui-même, n’entendent pas cette chanson ? Peut-on l’expliquer ? Il faut à la fois expliquer la création de la chanson et son contexte, et tenter d’expliquer pourquoi elle n’est pas entendue. C’est ce que j’ai tenté de faire.

 


 

Gainsbourg_couv_bleu-quadri.inddDICALE, Bertrand, Tout Gainsbourg, éditions Jungle Doc
1 040 pages, 15,5 x 24,1cm
EAN : 9782822213288
Prix : 27 euros

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