Bilan 2015 : ils ont marqué l’année…

De l’électro-pop en anglais et en français dominée par des voix féminines (Christine and the Queens, The Dø…), des retours gagnants (Les Innocents…) et même du rock “littéraire” : 2015 a été l’année du mélange réussi des genres.

53e4d1020000000000000000_MEDIUM

Christine and the Queens

En 2008, The Dø devient le premier groupe français anglophone numéro un des ventes dans l’Hexagone. Sept ans plus tard, chanter en anglais et toucher le grand public n’a plus rien d’exceptionnel en France. Le duo franco-finlandais formé par Olivia Merilahti et Dan Levy le confirme cette année en décrochant la Victoire de l’album rock pour Shake Shook Shaken. Un disque sorti l’an passé qui – comme Chaleur Humaine de Christine and the Queens avec lequel il a plus d’un gène musical en commun – a irradié toute l’année écoulée sur scène, en France comme à l’étranger.

Héloïse Letissier (alias Christine) est d’ailleurs la reine incontestée de 2015. Un premier album bilingue disque de diamant (plus de 500 000 exemplaires vendus) et paru en version US, deux Victoires de la musique, le prix Sacem de la chanson de l’année, une récente apparition sur la scène de l’AccorHotels Arena (ex-Bercy) avec Madonna : elle a réalisé le grand chelem.

Les femmes s’en sont mêlées

Chaleur Humaine et Shake Shook Shaken s’appuient sur une électro-pop épurée mettant les guitares en sourdine et la pédale forte sur les claviers. Leur son rétro-futuriste est sculpté par le vide et les syncopes pour mieux laisser place aux rythmes et à la voix, comme sur le premier album éponyme du duo Ibeyi.

Les grandes voix de 2015 sont d’ailleurs presque toutes féminines : celles de Christine and the Queens et The Dø évidemment, mais aussi celle de Lou Doillon, grave et ébréchée, ou celle de Yael Naim, lyrique et aux accents orientaux, celles des “fausses soeurs” de Brigitte, celles des deux vraies jumelles franco-cubaines d’Ibeyi qui chantent en anglais et en yoruba, celle de la Belge Selah Sue, pleine d’effets savamment dosés empruntés à la soul et au ragga. Ou encore celle, mi-jazz mi-rock, de l’étoile montante Jeanne Added, qui en sortant Be Sensationnal, premier album produit par le multi-instrumentiste de The Dø, Dan Levy, s’impose comme la révélation de 2015 après avoir été celle des Transmusicales de Rennes en 2014.

Lou Doillon

Lou Doillon

Alors on danse…

À l’image des albums de Christine and the Queens, The Dø et Jeanne Added, La musique de 2015 est à la fois numérique, organique et dansante. Et l’un des artistes qui mène la danse et calibre le son de notre époque s’appelle Jamie xx (du groupe The xx). Ses incursions en solo en tant que DJ déplaçant de plus en plus de foules et totalisant toujours plus de clics sur YouTube, l’anglais de 27 ans – qui avait remixé Radiohead ou Gil Scott Heron en 2011 – a enfin sorti un premier album remarquable cette année, In Colour. Mais pas question pour Jamie xx de délaisser le format chanson.

Ni pour le Parisien Rone, producteurs d’électronica parmi les plus en vue du moment. Revenu de son exil berlinois, il a eu la bonne idée d’inviter Étienne Daho – qui fête ses 35 ans de carrière avec un documentaire, un best of, une bande dessinée – à poser sa voix blanche et métallique sur son troisième album, Creatures.

Vianney

Vianney

Rock et folk lettrés

En 2015, les musiciens ont continué de jongler avec les langues, les genres (musicaux ou non) et les cultures, accélérant l’érosion d’une forme traditionnelle de chanson française et d’un rock formaté. On aurait pourtant tort de vendre la peau des artistes qui chantent exclusivement en français. Le raz-de-marée de Fauve en 2014 ou l’éclosion cette année du quintet parisien Feu! Chatterton démontrent que le rock lettré a de beaux jours devant lui.

Les groupes dont, à force, on n’attendait plus le retour ou la reformation, aussi. Téléphone évidemment. Mais 2015 a surtout vu le retour des Innocents en duo. Après 16 ans d’absence, JP Nataf et Jean-Christophe Urbain signent avec Mandarine un des plus beaux disques de chansons de l’année porté par une une folk en dentelle et des textes inventifs, ludiques et mélodiques.

Ibrahim Maalouf

Ibrahim Maalouf

Ils dépassent les frontières

Et puis il y a ceux qui voyagent en solitaire. Comme Vianney, 25 ans, qui a notamment décidé de se rendre en vélo à Berlin pour fêter la sortie de son premier album (Idées blanches, déjà certifié double disque d’or, plus de 100 000 ventes) en Allemagne, le 21 août dernier. Après le carton de sa chanson « Pas Là », sur toutes les lèvres depuis un an, le jeune premier a été couronné en 2015 du prix Francis Lemarque de la Sacem récompensant le meilleur espoir auteur compositeur de l’année.

Côté records, un artiste les multiplie en 2015, dans un registre pourtant moins évident que celui de la chanson : Ibrahim Maalouf. Le trompettiste franco-libanais sera en décembre 2016 le premier musicien de jazz instrumental à se produire à l’AccorHotels Arena depuis Miles Davis en 1984. Cette année, il aurait fait danser Christiane Taubira à la Fête de la musique dans les jardins du Palais Royal et aura sorti coup sur coup deux albums très remarqués, l’un jazz (Kalthoum), l’autre pop (Red & Black Light), poursuivant son effort consistant à métisser et démocratiser le jazz, un peu comme Erik Truffaz avant lui. Tel Christine and the Queens, Ibrahim Maalouf questionne les frontières assignées aux genres et démontre aussi qu’en 2015, un artiste se vend d’autant mieux s’il est multifacette.

Thom Clozer