Un oeil sur la musique : la bible photo de Richard Bellia

De Cure à Radio Elvis, en passant par Bashung, Strummer, Bowie, Ferré, Nirvana, les Stones ou Radiohead… Rares sont les musiciens à  ne pas avoir été immortalisés par l’objectif de Richard Bellia. Le photographe vient de publier un ouvrage à son image : hors norme, atypique et singulier. Un Oeil sur la musique, c’est 800 pages et 5 kilos, pour une promenade photographique dans la musique populaire de ces 35 dernières années.

 
Comment vous êtes-vous retrouvé à photographier la musique ?Richard Bellia_

La réponse est simple : parce que j’aime ça… Traîner aux alentours de la musique en ramenant quelque chose des concerts, voilà quel a toujours été mon état d’esprit. Si je faisais la même chose sans mon appareil photo, cela n’aurait pas de sens, je serais un mondain, un parasite, un curieux… Au-delà de m’occuper les mains, j’aime l’idée d’avoir une place, singulière, créative, dans le monde de la musique. J’ai donc démarré comme ça, en 1980, à 18 ans, dans un concert avec un appareil à la main.

Vous souvenez-vous du premier concert que vous avez photographié ?
Évidemment. C’est une des particularités de la photographie : elle arrête et suspend le temps de façon très précise. Le temps devient un matériau à part entière. Comme un fan d’un groupe de musique, on se souvient parfaitement de tel concert, en telle année, sur telle tournée… J’ai pu le vérifier en travaillant sur le livre : je pourrais dérouler ma vie par rapport aux photos que j’ai faites. Mes premiers concerts, c’était à la rentrée 1980 : Peter Gabriel à l’Olympia, avec Simple Minds en première partie, et un concert de Cure au Luxembourg, une petite salle à côté de chez moi.

Très vite, vous êtes contacté par des journaux et fanzines pour vos photos de concerts.
Le premier à m’avoir contacté, c’était le rédacteur en chef d’un fanzine de Lorraine. Je suis moi-même de Longwy. Puis d’autres m’ont appelé, mais on ne gagnait pas sa vie avec ça. J’étais surveillant dans un lycée, ce qui me laissait du temps. Je travaillais le début de semaine, je pouvais donc faire les aller-retour à Paris chaque week-end pour les concerts. Et puis en 85, je décide d’aller m’installer à Londres.

Vignette-1Pourquoi décidez-vous de franchir la Manche ?
Parce que c’est à Londres que ça se passait. Ça ne s’est jamais passé à Paris, et ça ne sera jamais le cas. Paris sera toujours, au mieux, une suiveuse. Je m’installe donc dans un squat. J’avais une copine qui était plus ou moins devenue correspondante à Londres sur la musique pour Libération. Le rêve pour moi ! Malheureusement, on s’est très vite engueulé et on n’a travaillé ensemble qu’un mois ! J’ai donc décidé d’aller voir directement les magazines anglais, en commençant par Melody Maker. J’ai aussi été voir NME, mais étant fan de Cure et pas eux, c’était plus délicat. Best m’a ensuite appelé, Les Inrockuptibles, alors à peine naissant, aussi. J’étais à Londres, donc ça les intéressait. J’ai été le premier photographe payé par Les Inrockuptibles. Mais là aussi, ça n’a pas fonctionné. La collaboration s’est vite arrêtée. Je suis resté 7 ans à Londres. Même si la photographie ne me permettait pas de vivre, j’avais trouvé plusieurs petits boulots en rapport avec la musique. J’étais correspondant pour la radio suisse Couleur 3 et pour une radio belge. J’ai été traducteur pour des journaux. Puis je suis rentré, lassé de la vie londonienne. C’est une ville géniale quand on est jeune, mais pour s’y poser et faire sa vie, c’est plus compliqué. Çà l’était en tout cas au début des années 90. Je suis revenu en France, j’ai travaillé pour les éditions Freeway, qui éditaient Rock Sound. Je vivais à l’aéroport, toujours en partance pour un concert. À l’époque, les maisons de disques payaient tous les frais.

À force d’être présent en backstage, vous avez-du finir par être reconnu par les artistes, voire à sympathiser avec certains, non ?
Curieusement, en 35 ans, je ne me suis pas fait une myriade de copains dans ce milieu. Encore moins en Angleterre. Peut-être parce que les anglo-saxons ne partagent pas au-delà d’une certaine mesure. Ce doit être leur côté insulaire ! (rires) De toute façon, je n’ai jamais aimé faire « ami-ami » avec les musiciens. Je n’ai jamais été un « mondain alterno ». Je me suis toujours tenu à distance des rapports avec le management et l’entourage des artistes.

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Passons maintenant à l’ouvrage. Quand a vraiment démarré ce projet ? Pourquoi avoir choisi l’auto-édition ?

Il y a 10 ans, j’ai commencé à vouloir raconter mon travail. La première version de cet ouvrage date de 2007, mais ce fut un petit tirage à 1500 exemplaires. Et le projet était beaucoup moins abouti. La différence aussi, c’est qu’aujourd’hui, avec les réseaux sociaux, n’importe qui peut tomber sur mes photos sans me connaître, ce qui n’était pas le cas avant. Il y avait donc une opportunité réelle pour faire un vrai bel ouvrage. Quant au choix de l’auto-édition, c’est, sans prétention aucune, parce que je voulais avoir la main sur mon livre, et ne répondre qu’aux contraintes que je m’imposais moi-même. Je voulais pouvoir intervenir dessus jusqu’à l’ultime moment. Je voulais aussi être libre sur la temporalité. Le travail s’est étalé sur 4 ans. Il a évolué en permanence et demandé une grande organisation, parce que je ne travaille qu’avec des originaux.

Le livre est aussi composé de textes. Les avez-vous écrit pour le livre, ou est-ce une collection de textes de vos 35 années de « carrière » ?
La grande majorité des textes ont été écrits pour le livre. Je n’ai récupéré que quelques textes de mon blog. Ce sont des textes qui disent quelque chose, qui donnent un avis. Ce n’est pas, comme c’est trop souvent le cas dans ce type d’ouvrages, une collection d’anecdotes. Je dis ce que j’ai envie de dire, sur des artistes et des photos que j’ai choisis. C’est un exercice difficile de liberté. La seule limite, c’est mon propre mauvais goût.

Vos archives photos doivent être énormes !
Vous seriez très surpris, mais en fait pas du tout. Je photographie très peu. Je photographie peu de gens, et quand je le fais, je ne fais que quelques clichés. Du coup, j’ai des pellicules sur lesquelles il y a Run DMC, The Stranglers et LL Cool J ! Cela a toujours été ma façon de travailler : très peu de clichés.

Cela vous demande-t-il un grand travail de préparation ?

Il est impossible de se préparer. Se préparer à quoi ? On ne peut jamais savoir… Cela nécessite donc une très forte concentration, et c’est donc très fatigant. Il y a le cadre, la mise au point, que l’on corrige en permanence, et l’instant, que l’on attend. Il y a mille questions qui arrivent en même temps : est-ce que je suis bien, le cadre est-il bon, la lumière, est-ce une photo que j’ai déjà faite, est-elle intéressante ? Pour une séance photo, on n’a souvent que 10-15 minutes maximum pour faire les prises de vue. Pour que cela fonctionne, il faut arriver à intéresser le modèle, par les mots, les gestes et l’attitude. Il faut donner envie au modèle de donner quelque chose.

Vous arrivez toujours à faire la photo que vous attendiez ou souhaitiez faire ?
Cela ne marche pas comme ça. Le photographe prend ce qu’on lui donne. N’oublions pas que l’on est dans le spectacle, les gens savent donc aussi se mettre à leur avantage. Il faut être attentif, observateur, être à l’écoute, presque en résonnance avec ce qui se passe autour. De plus, j’ai la chance de pouvoir choisir les artistes que je photographie.

Comment avez-vous choisi les photos pour ce livre ?
J’avais peur de l’effet « collection de portraits », trombinoscope. Peur que ce soit ennuyeux à la longue. Et je ne voulais pas d’une narration chronologique. J’ai donc fait des centaines de tris, avec des catégories parfois très étranges : par genre, par sexe, par couleurs, par décennie, par courant, par ville… Que je re-mélangeais pour aboutir à autre chose. Je faisais des mini-maquettes de mes 370 double-pages avec du scotch repositionnable. Et le livre s’est dessiné petit à petit comme ça. Les photos de ces dernières années ont aussi la particularité de ne pas avoir été faites pour la presse, mais pour le livre. J’avais donc une plus grande liberté, y compris et peut-être surtout avec les artistes qui ne voulaient pas être photographiés, comme Fauve. Je n’avais pas les limites de format ou de lumière des photos de presse.

De quand datent les dernières photos ?
De l’été 2016, avec Fat white family, Radio Elvis et Sleaford mods. Le livre va de The Cure en 1980 jusqu’à eux.

Y a-t-il des photos que vous n’avez pas réussi à agencer quelque part dans le livre ?
Il y en a une, celle de Franck Zappa. Je n’ai jamais su où le mettre, qui mettre avant, qui mettre après, comment l’amener. J’ai réfléchi longtemps, sans trouver, alors je ne l’ai pas mise. Après, il y a aussi des contraintes d’équilibre. Sur les photos « d’ambiance », il ne faut pas qu’elles se répètent trop. Je ne voulais pas non plus verser dans le photojournalisme, ni dans le « propos du photographe ». Je voulais de belles et bonnes photos de musiciens et d’ambiance, de celles qui emmènent le lecteur quelque part. C’est vraiment le sens du titre de cet ouvrage : un œil sur la musique.

Le résultat, c’est ce livre hors normes : 800 pages, 5 kilos, au format italien. Un véritable ovni !
Je suis vraiment fier de ce livre. En toute modestie, il n’a pas d’équivalent. Aussi parce que peu de gens ont 35 ans d’archives photographiques. Et je crois que cela fonctionne bien. Le livre suscite beaucoup d’intérêt. Et il se prolonge par des expositions, qui se multiplient ces dernières années. Il y en aura une en mars dans une galerie parisienne.

Une dernière question : quand on passe ses concerts à photographier, ou à attendre la bonne photographie, on écoute et on apprécie quand même la musique ?
Heureusement ! La musique est toujours la première raison pour laquelle je vais à un concert ! Je dirais même que, contrairement à d’autres photographes avec qui j’ai pu discuter, prendre des photos me permet de mieux écouter la musique. Pennie Smith par exemple, qui a suivi les Clash partout, m’avait confié qu’elle faisait abstraction de la musique quand elle photographiait. David Redfern m’avait aussi raconté son concert de Jimi Hendrix au Royal Albert Hall, les coudes sur scène avec un Hasselblad. Le paradis pour moi ! Pareil, il ne faisait pas attention à la musique ! C’est inconcevable pour moi. Je crois d’ailleurs que pour saisir l’instant, il faut écouter et comprendre la musique.


BELLIA, Richard, UnVignette-1 Oeil sur la musique,
Éditions 123 ISO • Novembre 2016
Format : 32 x 24 cm • Pagination : 800 pages • Langue : français

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