Thomas Blondeau : « le rap, c’était mieux demain »

Dans Hip-Hop, une histoire française, le journaliste Thomas Blondeau, spécialiste et passionné, retrace et mêle les parcours des graffeurs, danseurs, DJs et rappeurs en France, des premières émissions radio de Dee Nasty aux pas de danse de Joey Starr sur le parvis du Trocadéro en passant par les succès populaires d’IAM, de Booba ou des breakdancers de Pockemon. Une première pour un livre qui embrasse la culture hip-hop dans son ensemble, des origines à aujourd’hui. Un ouvrage riche et superbement illustré, dans lequel néophytes et spécialistes se retrouveront.  

 

MAQ_HipHop_gabarit.inddLe rap, vous êtes tombé dedans étant petit comme on dit. Et vous avez longtemps officié dans la presse spécialisée. Vous pouvez nous raconter ?

Je suis un militant du rap depuis longtemps. Je suis tombé dedans étant gamin. C’est la première musique que j’ai aimé en tant que personne, que j’ai découvert seul. J’aimais beaucoup ce que mes parents écoutaient à la maison, mais le rap a été une révélation. Je me suis jeté pleinement dans le hip hop, je me suis mis au breakdance, au graff, à faire du rap… À cette époque, c’était une culture totale et exclusive. C’était une alternative à tout le reste, et on cherchait à évangéliser les gens en quelque sorte. Et j’ai longtemps milité pour que cette musique, très mal acceptée par la société et les médias des années 90, soit mieux considérée. Logiquement, quand je suis devenu journaliste, je me suis tourné vers le hip hop, avec cette envie de transmettre. Aujourd’hui, l’image du rap a énormément changé. Les journalistes et les rédac’chef d’aujourd’hui ont grandi avec le rap. Ca fait partie des meubles pour eux, ce n’est plus une esthétique clivante. Et du coup, cette musique et cette culture se sont diffusées plus largement dans la société. Peut-être même que dans pas si longtemps, le rap sera une musique de vieux !

Comment est venue l’idée du livre ? Est-ce une suite logique dans votre carrière, après la presse et les ouvrages plus spécialisés ?

C’était le bon moment pour faire un livre plus grand public sur le hip hop. Il en existe plein sur le rock, la soul ou le reggae, mais pas sur le rap. Les livres que j’ai écrits par le passé étaient plus spécialisés, avec des interviews de producteurs, d’artistes pas forcément très connus… Je me suis rendu compte que j’avais accumulé beaucoup d’archives, et que j’avais dans les mains de quoi raconter cette histoire. Beaucoup de gens aujourd’hui écoutent du rap sans savoir d’où ça vient. Justement parce que cette musique fait désormais partie du paysage. Et, chance ou hasard, une éditrice de chez Tana m’a contacté, avec le projet d’éditer un beau livre sur le rap. Le terme « beau livre » a tout de suite fait tilt dans ma tête. Un beau livre, c’est par excellence l’objet grand public, qu’on laisse sur sa table basse et que tout le monde peut feuilleter, avec beaucoup d’images, qu’on ne lit pas de façon suivie, mais que l’on picore, en y revenant à plusieurs reprises… Bref, j’ai été de suite emballé par l’idée.

Le livre est très riche en contenus, textes et photos. Comment l’avez-vous travaillé ? S’adresse-t-il uniquement aux néophytes ?

Je ne voulais pas m’adresser qu’aux spécialistes. Je me suis replongé dans mes archives. J’ai réécouté de nombreuses interviews, relu nombre de mes articles. D’un point de vue iconographique, j’ai moi-même été bluffé. J’ai découvert de nombreuses photos. Là aussi parce que peu de supports grand public sont allé chercher ces images. L’iconographie est très importante et très réussie dans cet ouvrage. C’est une des raisons pour lesquelles les spécialistes y trouveront aussi leur compte. Il y a des photos qu’ils ne connaissent pas, et des morceaux d’interviews plus pointues. Dans un ensemble conçu pour le grand public, j’ai distillé des passages, citations ou anecdotes qui intéresseront les spécialistes. Par exemple, ce que je raconte autour du single d’I AM Je danse le mia sera lu différemment en fonction du degré de connaissance du lecteur.

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Autre aspect très intéressant de l’ouvrage, sa mise en page, qui fait beaucoup penser à la presse magazine. C’est vous qui avez apporté cette dimension ?

Il y a effectivement de nombreuses entrées de lecture, avec des encadrés, des interviews, des citations, et des photos qui ne sont pas de simples illustrations, d’où les légendes assez longues. Mais paradoxalement, ce n’est pas moi qui ai apporté cette dimension. Nous avons travaillé avec le graphiste de Rap Mag et avec des graphistes de la maison d’édition. C’est Tana qui a supervisé, en étroite collaboration ave moi, le travail autour de la maquette. Nos inspirations ont plus été des beaux livres comme Reggae explosion ou la biographie d’Eminem, The way I am. Et puis l’imaginaire du beau livre a joué. Je me suis souvenu de ceux que je feuilletais chez mes parents quand j’étais jeune. C’était des livres sur la peinture du XVIIIe siècle, mais avec ces différentes entrées de lecture.

Le livre ne traite pas que de musique, mais embrasse la culture hip hop dans son ensemble (danse, graffiti…). C’était une volonté de votre part ?

Initialement, on m’avait demandé un livre sur le rap. J’ai d’emblée insisté sur l’intérêt de se centrer uniquement sur la France. Et de considérer la culture hip hop dans son ensemble, et pas uniquement selon le seul prisme de la musique. Cela revient à ce que je disais en préambule : le hip hop était à l’origine une culture totale. Quand je suis tombé dedans, j’étais, à mon petit niveau bien sûr, rappeur, producteur de sons, graffeur, danseur… C’est d’ailleurs une des évolutions fortes de la culture hip hop : plus ces milieux se sont professionnalisés, plus les graffeurs sont entrés dans les galeries d’art, plus les rappeurs ont signé dans les maisons de disques, plus les danseurs sont montés sur les scènes nationales, et plus les disciplines se sont autonomisées. Au point d’être aujourd’hui totalement séparées. Les graffeurs n’écoutent pas forcément du rap et les rappeurs ne sont plus forcément intéressés par le graffiti ou le breakdance. Les raisons sont multiples, commerciales ou morales, avec ce poids de « l’authentique » très important dans le hip hop. N’oublions pas que c’est aussi une culture de l’ego.

En tout cas, il me semblait inconcevable de ne pas parler des origines. N’oublions pas que lorsque les premiers danseurs ont débarqué au Trocadéro, les seuls rappeurs qui existaient se contentaient de traduire les paroles des américains. Il n’y avait pas de disques de rap français. Et puis, m’intéressant à la culture dans son ensemble depuis tout jeune, c’était pour moi une évidence, même si la danse aurait pu être traitée de façon plus approfondie.

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Ce sera pour un prochain livre !

Pourquoi pas ! J’aimerais beaucoup. Le breakdance me passionne. Je continue d’aller souvent dans les événements de danse, mais je ne danse plus moi-même. Je n’ai jamais été très bon de toute façon (rires) !

Dans ce livre, est-ce un peu votre histoire du hip hop que vous avez souhaité transmettre ?

C’est évident. Je suis journaliste, donc très attaché à l’objectivité des faits, mais je suis aussi un passionné, donc forcément pas neutre. Mais ce n’est pas un problème. On peut être objectif sans être neutre. C’est toute la tension et l’intérêt du travail de journaliste, non ? Tous les faits relatés dans le livre sont réels, vérifiés et recoupés, mais la façon d’aborder le sujet doit forcément quelque chose à ma passion pour cette musique et cette culture. Et puis, la mauvaise foi, c’est un peu intrinsèque au journalisme musical (rires)… Je ne suis pas dans la presse économique, comme quand j’écris pour Musique Info, donc le ton est plus libre. Il s’agit quand même de raconter une histoire faite de plein d’histoires. J’ai travaillé en détail les aspects économiques pour le livre, mais ce n’était pas le bon support pour en parler. Ce sera l’objet d’autres travaux à venir. En tout cas, contrairement à ce que l’on entend beaucoup, le rap n’est pas la musique la plus vendue en France.

Pour finir cet entretien, est ce que le rap, c’était vraiment mieux avant ?

Je pense que le rap était très bien avant, et qu’il est très bien aujourd’hui. Chez tout ceux qui disent « le rap c’était mieux avant », il y a une forme de paresse teintée de nostalgie. Ce qui fait que le hip hop est une culture vivante, c’est qu’elle évolue avec son époque, d’un point de vue économique, social, sociétal et esthétique. Le rap s’inscrit dans l’époque dans laquelle il se produit. Par exemple, l’album d’A Tribe called quest, qui vient de sortir, est génial, mais c’est du rap de 1993. Les mecs ne vont pas se mentir en essayant de faire autre chose que ce qu’ils sont. Ils ne vont pas faire de la trap music. Et je trouve ça intéressant qu’un gamin qui écoute cet album aujourd’hui puisse avoir l’impression d’écouter la musique de ses grands parents.

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Le rap français actuel est très intéressant. Prenons PNL ou SCH. Ils sont sortis du gros complexe du rap français, à savoir copier les américains. Ils sont complétement déconnectés de cette histoire d’influence. SCH, c’est du Émile Zola dans une cité de Marseille. Leurs références, ce sont celles de gamins qui ont grandi à la fin des années 90 en France. On arrive aujourd’hui à une expression plus juste de ce que peut être le rap français, par rapport aux années 90 où les groupe, pour faire simple, traduisaient les paroles des américains en reprenant les mêmes thèmes. Il fallait être de gauche, contre le pouvoir, contre la police, il fallait écrire une chanson sur la weed, une sur sa maman… N’oublions pas que Time Bomb par exemple, n’était finalement qu’une copie des newyorkais du Queens… Ces codes-là ont éclaté. Et quand j’entends PNL, j’entends des français qui, à travers le rap, parlent de leur réalité. Donc non, le rap c’était pas mieux avant. Les rappeurs français ont arrêté de copier les américains. Et puis, il y a une telle variété de proposition artistique aujourd’hui qu’il est impossible de réduire le rap à un seul schéma, un seul courant.

 


À propos de l’auteur :

IMG_4299Spécialiste du rap et des musiques afro-américaines, Thomas Blondeau a débuté en tant que journaliste dans des titres de presse spécialisés avant de devenir rédacteur en chef de R.E.R. puis de Radikal. Ses reportages, chroniques et interviews le conduisent désormais de Paris à Dakar en passant par Créteil, Los Angeles, Atlanta ou Saint-Denis, où il continue de prendre le pouls de cette culture qui le passionne, pour des publications aussi diverses que Le Monde diplomatique, Les Inrockuptibles ou Libération.

 


BLONDEAU, Thomas, Hip -Hop, une histoire françaiseMAQ_HipHop_gabarit.indd
Éditeur : Tana • Édition : 27/10/2016 •
Format : 23.9 cm x 29.8 cm • Pagination : 191 pages • Langue : français

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