Rap ta France !

20 ans après sa première publication, Rap ta France, histoire d’un mouvement – résultats d’une enquête menée auprès des principaux acteurs de la scène française dans la seconde moitié des années 90 – fait l’objet d’une réédition revue et complétée par 6 interviews de choix. Quelles sont les spécificités du rap français ? Comment a-t-il évolué en deux décennies ? Éléments de réponses avec Philippe Pierre-Adolphe, co-auteur de l’ouvrage.

I23520Quelle est l’histoire de ce livre et comment le projet de réédition s’est-il construit ?

Il s’agit de la 4e édition. Pour la petite histoire, la première parution date de 1996 et s’appuyait sur 18 mois d’enquête. Elle avait été publiée par un éditeur indépendant qui a malheureusement dû fermer ses portes deux mois après. Du coup, on l’a proposée à Raphaël Sorin qui travaillait pour Flammarion. Il l’a lue dans la nuit et le lendemain, il m’appelait pour me dire que c’était un grand livre et qu’il allait le publier !

Pour cette nouvelle mouture, on a récupéré les droits auprès de Flammarion et on a proposé aux éditions La Table ronde une parution augmentée. Il y a 6 interviews complémentaires, à savoir deux personnes déjà présentes dans la première édition (Dee Nasty et le journaliste Olivier Cachin), deux artistes qui ont émergé à la fin des années 90 (Kohndo de La Cliqua et Ekoué de La Rumeur) et deux protagonistes des années 2000 et après (le distributeur Julien Kertudo et le rappeur Gaël Faye).

Et pour être franc, ça a été compliqué avec les plus jeunes générations. Je me suis heurté à des refus ou des silences. Dans l’ouvrage, Julien Kertudo apporte une explication partielle à cela : pour la scène rap actuelle, un livre, une radio, une télé… n’ont plus beaucoup d’importance car tout se passe sur Internet. Ce sont des acteurs qui ont domestiqué les réseaux sociaux, Youtube, etc., et qui tirent profit du monde numérique.

En quoi le rap français s’est-il construit une identité singulière ?

Aux US, le rap est né dans la communauté black alors que, en France, le genre s’est développé au sein d’un ensemble de communautés plus large. Il y avait la communauté africaine, antillaise, mais aussi la communauté beur, juive, des DJ, etc. Ça s’est appuyé sur un melting pot incroyable et ça a été la première fois qu’une génération issue de l’immigration prenait le micro, la parole et l’écriture pour s’exprimer.

Un autre aspect intéressant est que deux grands producteurs français, Jean Karakos et Bernard Zerki, sont allés à New-York au début des années 80 et ont produit des artistes comme Afrika Bambaataa et d’autres. Le rap est arrivé en France dans les années qui ont suivi grâce à des personnalités qui avaient d’une certaine façon une vison intellectuelle ou en tout cas littéraire du mouvement.

Du coup, le rap français – qui a eu beaucoup de mal à émerger – était à ses débuts très politique et revendicatif, parfois censuré d’ailleurs. Ça a contribué à son explosion à partir de 1995 et à l’existence d’une identité particulière. En comparaison, en Angleterre, il s’agit d’un hip hop plus jazzy et soul par exemple.

Quelle est l’évolution du rap français ces 20 dernières années ?

Aujourd’hui, il y a une telle profusion de création qu’on ne peut plus le définir. Il y a du rap de variété, du r’n’b, du rap hardcore, du rap qui fusionne avec les musiques électroniques, etc. Le genre est devenu polymorphe !

Et puis le marché a explosé. Les premiers grands noms du rap français ont monté leur structure de production, les majors ont investi beaucoup d’argent sur le créneau et je crois qu’aujourd’hui, le rap représente presque 25% du chiffre d’affaires de l’industrie du disque en France. C’est hallucinant quand on se rappelle des difficultés à faire émerger le mouvement à ses débuts !

Il faut cependant se méfier de quelques dangers, notamment celui de ne pas tomber dans la facilité. Aujourd’hui, la composition se fait à partir de logiciel, avec du vocodeur, des filtres et des effets, et cela peut aboutir à du « prêt à l’écoute » où tout le monde fait à peu près la même chose, à savoir une musique de flux sans instrumentation.

En revanche, je trouve très positif la façon dont la jeune génération a pris le pouvoir avec Internet. Ils ont accaparé tout ça, sans doute parce qu’ils n’avaient que ça pour s’exprimer, comme à la naissance du hip hop où il n’y avait rien, alors les pionniers ont inventé une musique à partir de celle des autres.

Le rap a également été le déclencheur d’une musique beaucoup plus syncopée et cutée, d’une façon plus énergique de réaliser et de produire des sons, quel que soit le genre. On retrouve cette influence dans la chanson française aujourd’hui, avec des faid out et des rythmes plus rapides, ou avec des chanteurs qui empruntent au flow des rappeurs par exemple.


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Philippe Pierre-Adolphe est écrivain, disquaire et fondateur du label Maquis Records*

*Scoop : Maquis Record va prochainement rééditer le premier disque produit par le label en 1998, un album collectif qui compile des titres inédits des plus grands DJ du hip hop français.