Quand la musique inspire l’écran

De Bohemian Rhapsody à Guy, de A star is born à Leto sans compter les nombreux projets en gestation pour 2019, la musique, ses créateurs et interprètes sont plus que jamais une source d’inspiration pour le cinéma. Des films qui relatent des destins parfois tourmentés ou des pages d’histoire, qui font vivre des répertoires et qui, surtout, révèlent la dimension émotionnelle de la musique.

bohemian_rhapsodySorti fin octobre, Bohemian Rhapsodie, le film de Brian Singer consacré au leader de Queen, a usé des recettes hollywoodiennes. Avec succès : des millions d’entrées à travers le monde, 600 millions de dollars de recettes totalisées fin novembre. Dans la foulée, Universal Music a annoncé que les six minutes de la « rhapsodie » rebelle composée par Freddie Mercury en 1975 étaient d’ores et déjà la « chanson la plus écoutée en streaming » avec un total de 1,6 milliard d’écoute toutes plateformes confondues. Synergie payante : de l’original au biopic (contraction de bio et picture), la musique en a profité.

Depuis Walk The Line de James Mangold consacré à Johnny Cash en passant par La Môme d’Eric Dahan ou Dalida de Lisa Azuelos, les ingrédients du biopic sont connus : d’une part, une voix aimée et des tubes, de l’autre une vie pimentée. Freddie Mercury cochait toutes les cases. Né à Zanzibar en 1946 d’une famille de religion zoroastre, Farrokh Bulsara, était un drôle de garçon queer aux quatre incisives supplémentaires. Devenu star du rock, le Britannique succomba en 1991 au mal de son époque, le sida. Bien que passé au filtre de la bienséance, Bohemian Rhapsodie n’occulte rien de la personnalité de Freddie Mercury, au risque de dévoiler une homosexualité soigneusement cachée de son vivant – la salle, au Brésil par exemple, a parfois bruyamment protesté, mais les ventes posthumes de Queen se sont envolées.

La vérité d’un parcours

Le biopic s’appuie en principe sur la vérité d’un parcours. Il informe. Bohemian Rhapsodie, à l’instar de Ray de Taylor Hackford, modèle du genre, pose ainsi le cadre obligé de la vie d’un musicien : la lutte avec le conformisme du show-business – ici, Freddie Mercury aux prises avec la maison de disque Mercury, qui refuse de faire de Bohemian Rhapsody le 45-tours tiré de l’album, ailleurs les misères faites à Johnny Cash ou aux Beach Boys de Love & Mercy.

Pour que la magie opère, il faut trouver d’abord l’acteur adéquat, comme Jamie Foxx, oscarisé en 2005 pour son inoubliable Ray Charles, Beyoncé pour Dreamgirls, histoire romancée de The Supremes et de la Motown, et aujourd’hui l’impeccable Rami Malek pour Bohemian Rhapsody. Ainsi, le retard pris par le projet de biopic consacré à NTM, annoncé depuis 2016 par Kool Shen, s’explique-t-il par l’absence d’un interprète crédible pour le rôle de Joey Starr. La réalisatrice pressentie, Audrey Estrougo, cherche toujours un homme métis âgé de 18 à 25 ans, avec caractère trempé.

Bradley Cooper a logiquement soigné le casting de sa nouvelle version de A Star Is Born, également sorti cet automne, et mené en reine par Lady Gaga. Après Judy Garland pour le Star Is Born de George Cukor en 1954, après Barbra Streisand pour la version de Frank Pierson en 1976, Lady Gaga a incurvé la dramaturgie du cinéma hollywoodien vers la pop culture. Amour, chansons, chute et célébration : les fans de Lady Gaga ont transformé la fiction en biographie, reconnaissant là le chemin ardu de leur idole, qui a elle-même peiné à éclore.

Portrait d’artiste et moment politique

A peine Lady Gaga débarquée sur nos écrans, voici qu’apparait un OVNI magnifique, Leto du russe Kirill Serebrennikov. Au-delà du portrait d’artiste, ce film décrit un moment politique, celui de l’Union Soviétique des années 1980, son rock émergent, sa perestroïka. Le héros de l’époque, Viktor Tsoï, soviétique d’origine coréenne, chanteur du groupe new wave Kino, fut l’auteur d’un tube dévastateur, Changement ! Mort dans un accident de voiture en 1990 à l’âge de 27 ans, Viktor Tsoï avait tout pour fonder un scenario. Pourtant, Kirill Serebrennikov, cinéaste peu conformiste, l’a évoqué mais évité au profit de l’un de ses comparses, héros de l’ombre, Mike Naumenko, leader du groupe Zoopark, pivot de la scène underground de Leningrad. Kirill Serebrennikov décrit ainsi la force de chansons, trois minutes de poésie ramassée, riches de symboles, de métaphores et de jeux avec les mots.

C’est ce prisme sociopolitique qui a été choisi par Netflix, déjà producteur de What Happened, Miss Simone ?, réalisé par Lisa Simone, fille de la diva black. Netflix a annoncé une série de huit documentaires baptisée ReMastered. Chaque épisode revient sur les histoires jamais élucidées entourant les stars de la musique comme Sam CookeJam Master Jay ou Johnny Cash. Le premier volet, Who Shot the Sheriff, revient sur la tentative d’assassinat du rastaman, le 3 décembre 1976, chez lui à Kingston.

Aretha Franklin, Elvis Presley et Elton John

Les projets pour 2019 fleurissent. Avant de succomber à un cancer le 16 août dernier, Aretha Franklin avait elle-même choisi celle qui l’incarnerait, Jennifer Hudson, ancienne candidate d’« American Idol » et à ce titre habilitée à reprendre quelques titres d’Aretha. La MGM a demandé à Taylor Hackford, réalisateur de Ray, de retracer la jeunesse de la « Queen of Soul ». Le « King » Presley fait quant à lui l’objet des soins du réalisateur australien Baz Luhrmann (Gatsby Le Magnifique), qui a embauché deux acteurs, l’un pour le Presley jeune, l’autre pour la fleur de l’âge. Tournage prévu en mars 2019.

Le biopic doit être nourri de faits. Livres ou documentaires les fournissent, quand ils ne sont pas en soi des biopics, tant la réalité rejoint la fiction. C’est le cas du Chavela, réalisé par les Américaines Catherine Gund et Daresha Kyi, retraçant la vie tumultueuse de la Mexicaine, idole de Pedro Almodovar, amante d’Ava Gardner et de Frida Khalo. Généralement, les ayants droit veillent au grain. En 2015, la famille d’Amy Winehouse n’avait pas aimé le documentaire Amy, réalisé par Asif Kapadia. Après avoir retoqué des dizaines de propositions de biopic depuis le décès de la chanteuse en juillet 2011, les proches ont exigé d’être producteurs exécutifs du film imaginé par Geoff Deane et produit par Alison Owen, mère de la chanteuse Lilly Allen et de l’acteur Alfie Allen. L’actrice n’a pas encore été trouvée.

Plus avancé, Rocketman subira le droit de veto de son héros et producteur, Sir Elton John – 33 albums et plus de 5 000 concerts, etc. Un biopic un peu arrangé, à la manière de Gainsbourg (Vie héroïque) de Joan Sfar. En tournée mondiale jusqu’en 2021, Elton John pourra savourer les joies, et les profits éventuels, de sa vie mise en fiction par le réalisateur Dexter Fletcher et jouée par l’acteur Taron Egerton. Rééditions, coffrets, intégrales, raretés seront au menu discographique d’accompagnement.

Véronique Mortaigne