Passeurs de disques, d’histoire et de culture

Ersin Leibowitch, la voix de la tranche   17h-20h sur France info, publie un livre consacré aux DJs. De Jacques Canetti à Agoria en passant par Bernard Lenoir, Philippe Manœuvre ou Guy Cuevas, c’est un pan de l’histoire de la musique populaire en France qui est ici revisité sous un angle original. Passer des disques, c’est transmettre une émotion, une histoire, une culture. Lire leur(s) histoire(s), c’est faire revivre des époques, des ambiances. Rencontre avec l’auteur, qui prépare déjà le tome 2, et lance un appel aux lecteurs, pour choisir ceux qui succèderont aux 23 DJs du premier ouvrage. 


– Comment est née l’idée de consacrer un li
9782372540209vre aux Djs ?

Ce livre part d’un constat : aujourd’hui, la musique est partout. On a tous des milliers de titres stockés dans nos ordinateurs, tablettes, téléphones, lecteurs mp3… Tout le monde peut être DJ. De plus, quand les jeunes vont à un concert, ils vont très souvent écouter des Djs. Je me suis alors demandé : qui sont les grands passeurs de disques ? Qui sont ceux qui, avant l’explosion d’Internet, ont transmis la musique ? Cela m’a donc ramené aux années 30, avec Jacques Canetti et ses émissions de jazz au Poste parisien et à radio Cité, jusqu’à Agoria et aux Djs les plus récents.


– Les Djs ont-ils touj
ours la même place aujourd’hui ?

Jusqu’au années 2000, la musique était rare, et n’était possédée que par ceux qui allaient chercher, fouiller : les djs, les programmateurs, tous ceux qui étaient passionnés de musique et de transmission. Cette transmission, aujourd’hui, paraît moins évidente, plus désordonnée. La musique est partout, tout le temps, on est perdus au milieu de la quantité disponible. Ce livre est un hommage à ceux qui ont montré, défriché des chemins différents, à différentes époques, dans différentes esthétiques.


– A la lecture de ces 23 portraits, dans cette grande diversité, on sent une unité. Qu’est-ce qui fait cette unité selon vous ?

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Ersin Leibowitch, tenant un vinyle de Dee Nasty

Qu’est ce qui relie Daniel Filipacchi, la DJ Chloé, Bernard Lenoir, Albert de Paname ou Guy Cuevas ? L’amour de la musique et la passion de la transmission. Ce qui n’a pas toujours été simple et leur a parfois coûté cher. Dans l’histoire musicale de la France, les DJs ont joué un rôle très important, et souvent sous-estimé. Par exemple, le hip hop en France doit beaucoup à Dee Nasty. Passées les premières années de la découverte, avec Sydney et son émission H.I.P H.O.P, cette musique a été boycottée. Dee Nasty a continué à se battre envers et contre tous pour transmettre cette musique. Ce qui lui vaut aujourd’hui un respect et une reconnaissance de la part des amateurs de hip hop, et des DJs en général.

- Passeur de disque, une expression à double sens ?

Quand ils passent des disques, ils font plus que cela : ils sont passeurs d’histoire, passeurs de culture. Quand ils posent un disque sur la platine, ce n’est pas le fruit du hasard, cela a un sens, cela raconte des choses, renvoie à des époques, des artistes, des influences. Aujourd’hui, on a plus de mal à se repérer dans ce grand flou. Comme le dit Philippe Manœuvre, on est peut-être désormais entrés dans une époque de tri. On a créé et écouté beaucoup de choses, et l’on est en train de les passer au tamis pour voir ce qu’il reste. Et donc on réécoute.

- Les Djs ne sont-ils pas en train d’être remplacés par les algorithmes de recommandation ?

C’est un aspect qui apparaît en filigrane de plusieurs témoignages. Rien ne remplace l’humain. On a tous besoin de guides, pas d’algorithmes. Un algorithme se contente de recommander, il ne transmet pas. Il ne ressent ni choc musical, ni émotion. Il ne pourra jamais retranscrire l’enthousiasme de Dee Nasty ou Dimitri from Paris qui découvrent Afrika Bambataa en 82, lors de la fameuse tournée New York city rap tour. Ou le sentiment de l’auditeur qui découvre, ébloui, Hendrix à la radio, parce que le DJ est le seul à avoir le disque… Ces passeurs n’essayaient pas de plaire au public, contrairement à l’algorithme. Ce dernier essaye par tous les moyens de déduire, par des calculs sur des paramètres, ce qui pourrait vous plaire. Et tombe, encore très souvent aujourd’hui, à côté. Le DJ ne nous donne pas ce que l’on veut, mais ce dont on a besoin. C’est très différent. Les passeurs que je raconte travaillaient et travaillent d’abord par amour de la musique, et du partage de leurs découvertes, de leurs émotions et de leurs coups de cœur. Ils voulaient et veulent surprendre, secouer, choquer leurs auditeurs. Ils ne jouent pas sur commande, ce ne sont pas des jukebox. Il y a une intégrité, une éthique qui se retrouve chez tous ces DJs. Y compris chez quelqu’un comme Philippe Corti, dont l’image se limite souvent à la fête. Son sens de la fête est indéniable, et il la transmet dans ses DJ sets, mais peu de gens s’imaginent qu’il a une énorme culture musicale. Quand il choisit de passer un titre, il sait ce qu’il fait. Il opère de véritables choix, et sait quand et comment aller chercher les auditeurs pour les toucher, y compris avec un titre de Julio Iglesias ou de Dalida.

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Lucien Leibovitz, pionnier du mix et du clubbing moderne dans les années 50-60

- Certaines trajectoires de Dj sont tragiques, comme celle de Guy Cuevas…

Guy Cuevas, c’était le Dj historique du Palace de la grande époque. Le Palace, c’était un rendez-vous international, l’épicentre du monde de la nuit. C’était la cour du roi-soleil. Il était l’âme musicale de cet endroit. L’histoire s’est terminée sur un coup de tête, sur une dispute. C’était à la fois la fin d’une époque et la fin de sa relation avec Fabrice Emaer, patron du Palace. Guy Cuevas avait donné sa vie à la musique. Il se levait le matin en pensant à ce qu’il allait jouer le soir, passait sa journée à chercher des disques, à les écouter, puis il partait au Palace. Par la suite, il a eu de mauvaises expériences dans d’autres clubs et s’est retrouvé sans rien, quasiment à la rue, sans indemnité, ni chômage, ni retraite, puis sans appartement. Il a eu des soucis de santé, a perdu la vue. Depuis 10 ans, il vit dans une petite pension hôtel près de Paris. Lui qui a été le roi de la fête parisienne s’est retrouvé seul. Tous ceux qui l’approchaient pour rentrer en boîte ne lui ont pas tendu la main. Mais c’est quelqu’un qui a une force incroyable, une grande joie de vivre, et un plaisir immense à raconter ces folles années. Voilà une trajectoire belle et émouvante. Il est essentiel de rendre hommage à des gens comme Guy Cuevas, et de dire la place et l’importance qu’ils ont dans l’histoire de la musique populaire et de sa diffusion auprès du public.

- Un tome 2 est prévu. Qu’y trouvera-t-on ?

Aller à la rencontre de ces passeurs de disques, c’est partir à l’aventure, à la découverte de personnalités. De fil en aiguille, untel me renvoie sur un autre, sur ceux qui les ont aidé ou influencé. Même les passeurs ont leurs propres passeurs ! Il y a encore beaucoup de belles histoires à raconter. Pour le tome 2, je lance un appel aux lecteurs, pour rendre le projet participatif. Certains entretiens ont déjà été faits, d’autres sont prévus, mais tout le monde peut me conseiller ou me suggérer des noms. C’est un plaisir immense de voir que de nombreux lecteurs me font des retours, discutent avec moi pour me proposer des pistes. Il y aura dans le prochain livre Birdy Nam Nam, Cut Killer, Victor Kisswell, DJ et fournisseur de disques pour les DJs, Ariel Wizman… Et tous ceux que je ne connais pas encore, et qu’il me tarde de découvrir !

 


 

9782372540209LEIBOWITCH, Ersin, Passeurs de disques, éditions Mareuil, 2015. 200p.

Ersin Leibowitch est journaliste à France Info. Il anime la tranche 17h-20h. Il collabore également régulièrement aux magazines Muziq et Jazz magazine.

 

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