Les nouveaux poètes de la musique

Banni pour cause de ringardisme au temps des yéyés, le mot « poésie » a été définitivement classé dans la rubrique « ancien monde » par la pop des années 1980. Requalifiés de « punch line » par les rappeurs, récupéré par le slam, regardé avec suspicion par les tenants de la French-touch qui se passaient des mots, les rimes ont résisté. Cet art du décalage et du mariage des mots bien ordonnés revient aujourd’hui en force, porté par une nouvelle génération de musiciens à succès se revendiquant « poètes » sans hésitation.

Stromae (© Sacem/Marc Chesneau)

Stromae (© Sacem/Marc Chesneau)

Si l’interdit est tombé, c’est qu’une brèche s’est ouverte avec des artistes refusant les étiquettes et croisant les styles. Premier à avoir fait bouger les lignes : Stromae. A la fois héritier caustique d’un poète à part entière, Jacques Brel, porteur de l’énergie électro d’Europe du Nord autant que du rap francophone, le Bruxellois a imposé un style hybride où le look, décalé, fleuri, kitsch, ouvre le chemin à une vision rimbaldienne de la vie.

Dans son sillage, Eddy de Preto raconte ses tourments et ses désirs dans Cure, un album où le verbe est roi. Eddy de Preto avoue avoir détesté la musique écoutée par ses parents : Barbara, Brel, Brassens, Aznavour, avant de se rendre compte que ces chansons « avaient fini par infuser ». En y ajoutant une couche de Booba et de Diam’s, poètes de la rue ayant longtemps fui l’appellation, Eddy de Preto a bâti un tube, Fête de trop, et un discours sur les marges, les genres masculin/féminin, avec un souci constant des mots justes et de leur rythmique.

L’écriture est également au centre des préoccupations d’Orelsan, qui vient de publier son troisième album, La Fête est finie, constat « post-rap ». Depuis une dizaine d’années en effet, le rap a changé, il est devenu la culture majoritaire chez les jeunes et se décline désormais sur toutes sortes de musiques, l’électro, le reggaeton, la trap afro-européenne, et la variété, tendance menée par Maître Gims. Mais ce « langage dans le langage » selon la définition de Paul Valéry, est en 2018 un plus très vendeur.

VISION RIMBALDIENNE DE LA VIE

Caustique, parfois cynique, décalé, Orelsan se pose en narrateur du quotidien : « Si elle a du bleu sur le corps, c’est qu’elle a joué dans la peinture, écrit-il dans Tout va bien, titre chanté en duo avec Stromae. Si le monsieur dort dehors, c’est qu’il aime le bruit des voitures […] Si les Hommes se tirent dessus, c’est qu’y’a des vaccins dans les balles… ». Décrivant son processus de création – observations précises, prises de notes, écriture -, Orelsan a toujours affirmé que le rap était poésie, pas de celle « avec bons sentiments et bouquets de fleur », mais scandée parfois cruellement avec un style propre au rap « à base de comparaisons, de métaphores, d’hyperboles ».

Grand Corps Malade, qui aime les alexandrins, n’hésite pas pour sa part à assumer son romantisme, en publiant Dimanche soir, déclaration d’amour à l’aimée : « Parce qu’avec toi le temps a pris de nouvelles dimensions/Que ma routine s’est égarée dans ces changements de direction/Parce que les jours de la semaine se mélangent dans ce bazar/Parce que c’est toi, parce que t’es là, je n’ai plus peur du dimanche soir ». Grand Corps Malade avait jusqu’alors mis en avant son affiliation au slam, déclamation poético-musicale en principe improvisée. En 2018, lui aussi brouille les cartes, incurvant son style vers la chanson, affirmant une musicalité saluée par le public comme un signe de maturité.

Orelsan (© Sacem/Marc Chesneau)

Orelsan (© Sacem/Marc Chesneau)

NOUVELLE VAGUE DE CHANTEURS RAPPEURS SLAMEURS

A l’orée de tous les bois, se sont glissés le franco-rwandais Gaël Faye, découvert en 2013 sur un album inclassable, Pili-Pili sur un croissant au beurre, et dont le roman, Petit Pays, paru en 2016, a battu des records de vente, ou encore Lomepal, disque de platine avec FLIP, si compliqué à étiqueter, et qui multiplie les clins d’œil à des rivaux en matière d’hybridation, tels Roméo Elvis ou PNL. Marchant sur les traces de ces poètes dont le linguiste Alain Rey disait qu’ils empêchaient la momification de la langue française, on trouvera un Lucio Bukowski, artiste indépendant membre du collectif L’Animalerie, construisant des raps à partir de mots suggérés par le public : « Je ne vise que la plénitude et je pratique la litote/Attendant de fuir au fond des limbes avec Aristote /L’époque est à la fraîcheur comme un hiver rigoureux/ Puis frôle le paradoxe comme un misogyne amoureux/Demain sera l’espoir et l’hystérie de masse donc fonces-y/ La vie est dure, moi j’la trouve plutôt cool comme Fonzie ».

Si cet entre-deux (trois ou quatre) des genres a porté une nouvelle vague de chanteurs-rappeurs-slameurs, les filles ne sont pas en reste en matière de poésie revendiquée. Il n’a jamais été honteux de croiser les influences et les collaborations littéraires pour la Grande Sophie ou Barbara Carlotti, pour qui la vie ne saurait se passer de poésie, cette musique intérieure – avec ses codes et ses héros. L (Raphaële Lannadère) marche sur les traces mélancoliques de Léo Ferré, tandis que la très rockeuse Fishbach, née en 1991 à Charleville-Mézières, se dit imprégnée de son compatriote, Arthur Rimbaud : Charleville-Mézières est « un endroit beau – plein de romantisme, de poésie – et sinistré, socialement et économiquement. Ça se ressent. De surcroît, j’y ai vécu intensément entre 15 et 20 ans, un âge charnière durant lequel on est seul, on s’emmerde… ». Alors, on écrit des poèmes, de ceux qui, comme l’affirmait un slogan mural en Mai 68 dont nous fêtons l’anniversaire : « La poésie ne se suce pas comme un bonbon, elle se lance comme un pavé ».

Véronique Mortaigne