La production musicale française au top en 2018

En 2018, les artistes produits en France ont une nouvelle fois été plébiscités par les Français. Tandis que les musiques urbaines s’enracinent dans un paysage en reconfiguration, la fête est loin d’être finie pour les autres genres, comme pour les artistes confirmés.

S’il ne fallait retenir qu’un événement discographique ayant marqué l’année écoulée, ce serait évidemment la sortie en octobre de l’album posthume de Johnny Hallyday, Mon pays c’est l’amour, vendu à 1,5 million d’exemplaires au 31 décembre ! Un score stratosphérique portant la légende au sommet des classements, circonstances tragiques obligent. Ce record n’a pourtant pas empêché une moisson d’artistes émergents de tutoyer les étoiles. La preuve : un quart des cent meilleures ventes de l’année dernière correspond à des premiers albums d’artistes produits et développés en France.

Soprano [(c)Marc Chesneau/Sacem]

Soprano [(c)Marc Chesneau/Sacem]

Autre bonne nouvelle (des étoiles) : comme en 2017, le classement des artistes dont les nouveaux albums ont été le plus achetés et écoutés en streaming audio est largement dominé par les productions françaises, soit 80 % des 200 meilleures ventes. Et pas moins de dix-neuf albums d’artistes francophones se retrouvent dans le top 20, contre dix-huit en 2017 (Source : SNEP).

Les musiques urbaines en force…

Pour la deuxième année consécutive, la moitié des artistes de ce top 20 sont issus du rap (Orelsan, Damso, Soprano, Vald, Booba, Bigflo & Oli) et des “musiques urbaines” (Maître Gims, Dadju, Eddy de Pretto, Marwa Loud…) qui semblent s’ancrer pour longtemps dans le paysage musical. Et cette proportion est pratiquement transposable dans le top 200 ! Étonnant ? Pas tellement, si l’on compare avec la révolution musicale américaine actuelle. En 2013, Kanye West n’avait-il pas déclaré que les rappeurs étaient les “nouvelles rock stars” ? La sortie, définitive, de la star égomaniaque avait alors fait grincer des dents. Puis, en 2017, le magazine américain Forbes publiait un article dans lequel il tentait de démontrer que le hip hop/R&B était devenu le genre dominant, chiffres à l’appui.

Ce retour en force des musiques urbaines, après le premier âge d’or des années 90 en France, se reflète par ailleurs dans la liste des nominés aux 34e Victoires de la Musique. Nominations marquées par Orelsan, triple lauréat l’an passé, en lice dans trois catégories cette année, et le kid Eddy de Pretto, 25 ans, deux fois nominé.

… mais boostées par le streaming

Le phénomène “urbain” s’apprécie mieux en tenant compte des scores du streaming et des comportements musicaux des moins de 20 ans. Car, même si un streamer sur quatre a aujourd’hui plus de 50 ans, les jeunes restent plus enclins à streamer en boucle sur leur smartphone les singles de Lartiste, Aya Nakamura ou Maître Gims & Vianney.

Cela favorise la forte représentation des musiques urbaines et, dans une moindre mesure, de l’électro dans les classements, mais ne signifie pas que la pop-dance de Mylène Farmer, le pop-rock gothique d’Indochine, ou la chanson française de Calogero, Eddy Mitchell ou Brigitte soient moins écoutés !

Le succès des autres genres ne se dément pas

Loin de tout dégagisme, la production musicale française montre sa vitalité en tenant compte des nouvelles tendances et nouveaux usages. Jusqu’à parfois donner lieux à des collaborations surprenantes. Qui aurait pu prédire au moment où Vianney déboula sur la scène française, mèche plaquée et guitare ¾ bandoulière, qu’il allait former un tandem gagnant avec un ex-membre de Sexion d’Assaut (Gims) pour enregistrer la chanson La Même ?

Vianney [(c)Marc Chesneau/Sacem]

Vianney [(c)Marc Chesneau/Sacem]

Jugée trop commerciale par certains, cette collaboration est tout sauf anecdotique. Elle est à la fois le signe que les musiques urbaines et que la chanson peuvent se rapprocher mais aussi que certains genres plus “traditionnels” sont encore capables d’emprunter à des sonorités plus modernes et à des artistes plus jeunes – et vice versa. Comme sur le dernier album de Patrick Bruel, Ce soir on sort, où l’on entend au détour de tel ou tel refrain, la signature sonore de Stromae, voire de Coldplay.

Des artistes de plus en plus “transgenres”

Mieux encore : à l’heure où la notion de genre est redéfinie dans l’espace social, où nombre d’artistes émergents s’emparent de ce sujet sans détour, et où les festivals proposent des affiches de plus genrées et éclectiques, les figures montantes de la production française deviennent de plus en plus… “transgenres”.

Rock, pop et rap à la fois, comment enfermer les “hits sales” du trio parisien de Thérapie Taxi dans une boîte ? Et où tracer la frontière entre pop malicieuse et chanson délicieuse dans les compositions d’Angèle – qui à l’occasion s’encanaille en duo avec son frère, le rappeur Romeo Elvis ? Une tendance à suivre en 2019…


Le succès des artistes “made in France” à l’étranger se confirme

Pas besoin de chercher leurs noms à la loupe sur l’affiche de Coachella : en avril, pas moins de onze artistes produits en France feront entendre leur voix ou leurs beats lors du prestigieux festival californien ! Un indice supplémentaire laissant espérer que la production musicale hexagonale continuera de rayonner bien au-delà de nos latitudes en 2019, après deux années consécutives florissantes.

Pas étonnant de retrouver Jain, Chris(tine and the Queens) ou Charlotte Gainsbourg à l’affiche de Coachella 2019 ; elles sont en bonne place dans le top 25 albums “certifications export 2018” (1). Un classement permettant de tirer plusieurs enseignements : le jazz rivalise avec l’électro ou les musiques urbaines (Gregory Porter et Melody Gardot y devancent certains grands noms du rap), genres toujours aussi prisés hors de nos frontières ; la chanson continue de s’exporter, autant grâce à des emblèmes (Carla Bruni) qu’à des nouveaux visages (Louane) ; la pop résiste, notamment grâce à la signature musicale et à la renommée internationale de Charlotte Gainsbourg. Il est donc loin le temps où la french touch était, vu de l’étranger, l’autre nom de la musique produite au pays aux mille fromages !

Mais ne vendons pas la peau de l’électro ! Si la production tricolore continue d’exploser les compteurs, la force de frappe de singles aussi taillés pour le dance floor que pour le streaming n’y est pas pour rien. Le roi David Guetta a vu arriver ces dernières années des prétendants au trône tels Tez Casey (certifié quintuple disque de diamants), Petit Biscuit… Attention talents !

1- Ces certificats concernent les ventes physiques et numériques ainsi que les streams audios réalisés hors France entre le 1er octobre 2016 et le 30 septembre 2017 (source : Bureau Export de la musique Française).


Thom Clozer