Hellfest : événement culte et lieu de pèlerinage

Le Hellfest est un événement singulier dans le paysage festivalier français. Et pas seulement parce qu’il est le rendez-vous annuel des amateurs de gros son. Corentin Charbonnier, anthropologue, photographe, agent artistique et organisateur de concerts, publie dans Hellfest, un pèlerinage pour metalheads, l’essentiel de la thèse qu’il lui a consacré. Porte étendard d’une culture riche et complexe, il est le pèlerinage de la communauté métal.

 

b_1_q_0_p_0Comment êtes-vous passé de la thèse, soutenue en décembre 2015, à cet ouvrage ?

J’évolue dans le milieu métal depuis plus de 15 ans. Choisir ce sujet de thèse, c’était le prolongement logique de mon activité associative et de  ma passion de tous les jours. La soutenance de ma thèse en 2015 a été relayée par le Hellfest sur les réseaux sociaux. La vidéo de la validation de la soutenance a été vue plus de 100 000 fois en quelques heures. Suite à ça, j’ai reçu des mails en cascade me demandant s’il était possible de lire mon travail. On s’est dit qu’il y avait une réelle opportunité de faire un livre vite, pour répondre à la demande. Je me suis donc rapidement mis au boulot. J’ai condensé la thèse, réécrit, sélectionné les photos. L’idée était de tout faire en do it yourself. Et il y a quelques jours, je suis entré en contact avec Charles Daubenton, de l’Irma, pour une diffusion à plus grande échelle.

 

 

Cette forte demande s’est aussi révélée avec le succès de la campagne de crowdfunding, qui illustre ce que vous montrez dans l’ouvrage : la force de la communauté, des communautés, dans les musiques métal.

Les demandes de lecture émanaient principalement du public métal. Avant de se lancer, il a fallu estimer les coûts et le public potentiel. Lancer une campagne de crowdfunding était un bon moyen pour tester l’intérêt que pouvait susciter le livre. Le projet a été bien relayé, par le Hellfest bien sûr, les médias spécialisés, mais aussi les médias généralistes, comme La Nouvelle République ou Ouest-France. Le projet a donc tout de suite pris de l’ampleur. C’est un des effets de la spécificité de la communauté métal, très impliquée et très intéressée par tout ce qui la concerne. Le but est de rendre ce travail accessible au plus grand nombre, et pas uniquement aux universitaires.

Quelle place occupe le Hellfest dans la communauté métal ?

Le Hellfest occupe une place à part, une place centrale. C’est un peu le passage obligatoire pour tout fan de métal en France. Il faut y être allé au moins une fois. Et la clé d’identité se fait aussi en fonction du nombre de participations. Sa force, c’est de proposer tous les styles de métal, sur un lieu unique, pendant 3 jours. Le succès est au rendez-vous, et il est exponentiel. On est passé de 8 000 festivaliers en 2006 à 60 000 personnes par jour. C’est une parenthèse hors du temps, un espace-temps à part. Il nous coupe complètement de la vie extérieure, des conventions. L’événement rythme la vie de bon nombre de passionnés de métal, avec une attente systématique chaque année, et un calendrier bien précis. L’ouverture de la billetterie, les warm-up, puis le festival… Et ensuite, cela repart en discussions et échanges pour savoir quel groupe sera programmé l’année suivante…

d0eeb913bad967942661925d0e5e26

Le Hellfest n’est pas non plus un festival comme les autres pour les artistes. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Pour les artistes aussi, c’est un passage obligé. Pour les têtes d’affiche internationales, il y a deux endroits où il faut jouer en France : à Paris et au Hellfest. Pour les artistes intermédiaires ou les scènes locales, y être programmé est un énorme signe de reconnaissance. Et les artistes qui reviennent se croisent avec plaisir. Cela créé du lien entre les artistes. C’est un endroit privilégié pour se rencontrer, pour les groupes comme pour le public.

Autre spécificité : les conditions offertes par le festival. Les groupes de métal ont l’habitude de jouer dans de petites salles. On ne dépasse que très rarement les jauges de 1000-1500 places. Les groupes programmés en entrée de journée au Hellfest sont plutôt habitués à se produire dans des salles de 200-300 personnes. Et là, ils sont assurés de jouer devant au moins quelques milliers de spectateurs.

Votre ouvrage aborde également les spécificités économiques du Hellfest. Vous pouvez nous en dire plus ?

Le Hellfest est une parfaite illustration de la philosophie do it yourself. Les créateurs ont démarré seuls, avec une petite équipe. Le festival s’est créé sa propre économie, basée sur la fidélité d’un public qui paye tout de même 200 euros son pass, qui consomme beaucoup sur le site, en nourriture et boisson, mais aussi en merchandising. Il n’a touché pendant quelques années qu’une toute petite subvention de la région, de l’ordre de 20 000 euros. Comparés au 16 millions de budget de l’événement… Le Hellfest ne peut marcher qu’en comptant sur ses communautés musicales, ce qui en fait un festival très singulier dans le paysage français. C’est un énorme avantage, mais aussi un risque. Si le public n’est pas satisfait, il ne revient pas. D’où toute l’attention apportée par les organisateurs à la qualité de l’accueil. C’est à la fois une volonté et une nécessité économique. Par exemple, la WarZone a été entièrement refaite, car inadaptée pour accueillir des groupes comme Bodycount. Le résultat, c’est que chaque année, les pass 3 jours sont vendus en 48 heures, alors même que la programmation n’est pas dévoilée. Les événements qui peuvent en faire autant ne sont pas légion. Ce que veulent les festivaliers, ce n’est pas juste être spectateur, ils viennent vivre une expérience.

66f4f4cb74f50bfb8bb00dab2e7866

Le Hellfest, c’est aussi une atmosphère particulière, voulue par les organisateurs. À quoi cela est-il du ?

Ce n’est pas un festival éphémère qui s’installe pour trois jours. Il est présent à l’année sur le territoire clissonnais. Le Hellfest, c’est aussi un décor, avec des peintures, des statues… Pendant le festival, dont on ne peut faire vraiment le tour en une seule édition, mais pas seulement. Le site est d’ailleurs ouvert à la visite pendant toute l’année. C’est aujourd’hui un vrai lieu de pèlerinage. On vient y voir la guitare sur le rond point, la statue de Lemmy…

Peut-on aujourd’hui dire que le Hellfest est un événement culte ?29672e88031da37cf7b6869a904d21

Sans aucun doute. Il y a aujourd’hui un public addict au festival, avec un véritable phénomène de culte. Le Hellfest Cult, c’est cette année pas moins de 2000 personnes qui suivent tous les événements siglés Hellfest tout au long de l’année. Une partie du public est prête à arracher une barrière pourvu qu’il y ait le logo dessus ! Et l’on croise de plus en plus de gens qui se sont fait tatouer ce même logo ! C’est une marque de dévotion très forte. Si l’on repense aux débuts du Hellfest, jamais on n’aurait pu imaginer devenir aussi gros que les Vieilles charrues. C’était un sacré pari, plus que largement réussi aujourd’hui. À travers cet événement, c’est une reconnaissance des musiques et des cultures métal, qui ont attendu pendant des années pour avoir un événement dédié. Les derniers vestiges dataient plutôt des années 80. Et le public couvre facilement trois générations, des ados aux cinquantenaires. Il y a donc une dimension importante de transmission.

Revenons à votre ouvrage. Une traduction anglaise est prévue. Avez-vous d’autres projets d’écriture ?

Une fois lancée la deuxième impression, je m’attaque à la traduction anglaise. L’événement intéresse bien au-delà de l’hexagone : il attire chaque année 25 à 30% d’étrangers. Et je commence à réfléchir à un ouvrage sur d’autres festivals de métal, ceux de la « tournée des grands ducs » : Wacken Open air en Allemagne, Download en Angleterre, Resurection en Espagne, Sweden rock, Metal days en Slovénie. Avec le Hellfest, ce sont les 5 événements majeurs en Europe que tout métalleux à envie de faire. Il serait intéressant d’aller les étudier de plus près, d’interroger les représentations d’un pays à un autre, de comparer les économies. Il y a encore beaucoup de matière pour écrire !


 

arton13988-e538d

CHARBONNIER, Corentin, Hellfest, un pèlerinage pour metalheads
Éditeur : Corentin Charbonnier • Édition : décembre 2016 •
Pagination : 200 pages • Langue : français
17 euros

 >> SE PROCURER L’OUVRAGE