Dominique Blanc-Francard : a teenager dream

Dominique Blanc-Francard, c’est LE réalisateur artistique et ingénieur du son français. En 54 ans de carrière, il a travaillé avec tout le monde, de Pink Floyd et Gainsbourg à Stéphan Eicher et Françoise Hardy, en passant par Camille, Benjamin Biolay ou L’Affaire Louis Trio, et connu tous les studios parisiens : Davout, Ferber, l’Aquarium… Pour fêter son demi-siècle de carrière, il sort conjointement un livre et un disque, tous deux appelés It’s a teenager dream. Parce que sa vie ressemble à l’accomplissement d’un rêve d’ado. 

 

DBF ©Claude Gassian

Le disque et le livre s’appellent It’s a teenager dream. Est-ce à dire que votre carrière est l’accomplissement d’un « rêve de gosse » ?

Ce titre est venu tardivement. J’avais un nom de code pour le projet, sachant que l’idée du disque est arrivée avant celle du livre. Un jour, je faisais écouter les deux premières chansons finies à un ami, et immédiatement, il m’a dit : c’est un rêve de gosse que tu accomplis là, c’est « a teenager dream » ! Et ce titre est resté. D’ailleurs, vous remarquerez qu’il y a une faute, qu’il n’est pas correct, ce qui nous a valu des critiques de la part d’anglo-saxons. Ce devrait être It’s a teenager’s dream. La faute est volontaire, car c’est un rêve d’adolescent français découvrant la musique anglo-saxonne.

Comment est venue l’idée de ce projet ?

L’idée du disque est venue à ma prise de conscience que je faisais ce métier depuis 50 ans, et que c’était un petit miracle d’avoir survécu à autant d’abus de son, de studio, de musique. Je voulais fêter ça d’une façon particulière et personnelle. Le disque vient d’une envie de plaisir pur, presque égoïste : je veux réécouter ces chansons de cette façon-là. Et puis je me suis dit que cela n’intéresserait personne. J’ai alors appelé mes amis et mes proches. Une fois les trois premiers titres finis, à savoir ceux de Françoise Hardy, de Sinclair et de Stéphane Eicher, je les ai fait écouter à mes amis de maisons de disques. J’en étais très fier. Ils m’ont tous dit : c’est très beau, mais c’est invendable. J’ai rappelé mes amis pour leur dire que personne n’en voulait. Ils m’ont tous répondu qu’ils le feraient, comme moi, sur leur temps libre. C’est aussi pour cela que le disque a été long à produire. Mais je suis bluffé par l’accueil : toute la presse en a parlé. Les ventes ne seront pas énormes, mais le disque procurera du plaisir.

Comment avez-vous choisi les chansons ?

J’ai choisi de reprendre 15 chansons emblématiques, celles qui m’ont ouvert à la musique et qui m’ont décidé à faire ce métiecouv_itsateenagerdreamr. Les critères étaient : des chansons de plus de 50 ans, qui en plus d’être de bonnes chansons, ont eu une importance professionnelle et émotionnelle. Attention, ce n’est pas un testament. Ma carrière n’est pas terminée, j’ai encore envie de faire des choses, j’ai plein de projets. Cela a pris un peu de temps pour réaliser ce projet. De l’idée au produit fini, cela a mis quelques années. Mes cinquante ans de carrière, c’était en 2012, mais peu importe, je suis étonné et fier d’avoir réussi ce projet. Une fois choisies les chansons, nous avons réfléchi avec ma compagne Bénédicte. Ces musiques ont été imprimées de cette façon dans mon cerveau. Quand je les réécoute, je me dis que c’est notre musique classique. Je voulais donc traiter ces œuvres comme tel. Quand les œuvres classiques sont jouées, elles peuvent avoir des interprétations différentes, mais jamais personne ne touche à la partition. Seul problème, il n’y a pas de partition de ces œuvres! Je me suis donc mis à les relever scrupuleusement, note à note, pour les rejouer.

Ce projet procède-t-il aussi de la « frustration » décrite dans votre livre, qui se transforme en quête tout au long de votre carrière, de ne pas retrouver sur l’enregistrement le son du direct studio ?

Le livre est aussi un témoignage de l’évolution sur 50 ans des techniques et de la technologie de l’enregistrement. Quand j’ai commencé chez Gafinel en 63, on enregistrait en mono. Il y avait un haut-parleur, une petite console avec un bouton. À mon départ en 70, on travaillait en 8 pistes. En 7 ans, le chemin technologique parcouru était immense. En 74 à Hérouville, on travaillait sur du 24 pistes : de 1 à 24 pistes en 10 ans ! Il faut mesurer la révolution que cela représente. Si la technologie a continué, et continue d’évoluer, il n’y a pas eu ensuite de poussée exponentielle aussi importante. J’étais là au bon moment, pour vivre cette révolution. Quand j’ai commencé l’écriture du livre, je me suis dit que j’étais comme un voyageur qui a cheminé le long de 50 années d’évolutions technologiques. Aujourd’hui, la technologie est sans limite. Ce qui ne veut pas dire que ce qu’on en fait est plus intéressant… Ce qui a fondamentalement changé, c’est la réduction de la différence entre le son entendu dans le studio quand les musiciens jouent, et celui que l’on entend une fois passé dans la cabine. J’ai toujours souffert de cette différence. La technologie ayant énormément évolué, on peut aujourd’hui s’approcher du son direct du studio. Cette exigence, cette quête, pour retranscrire le plus fidèlement possible le son du studio, a traversé toute ma carrière. Quand j’ai commencé à avoir suffisamment de compétences et de technique, j’ai toujours eu cette recherche personnelle d’être dans le vrai, au plus proche de la réalité d’une chanson jouée, pour la retranscrire de la façon la plus agréable possible pour l’auditeur.

Comment définiriez-vous votre façon de travailler ?

stacks-image-1bba4a7-1200x1200Je reprendrais à mon compte l’un des 10 commandements de la production de Peter Asher : moins, c’est toujours trop. J’ai beaucoup cogité sur cette phrase, pour comprendre qu’un travail est terminé quand il n’y a plus rien à enlever. C’est comme un monteur de film, il faut enlever pour créer l’ellipse, la suggestion qui fait travailler l’imaginaire de celui qui reçoit l’œuvre. C’est une exigence commune à toute activité de création. J’ai été très marqué par l’œuvre de Brancusi : 40 ans pour polir un œuf, semblable à n’importe quel autre, en apparence. Mais quand il atteint le moment de perfection, cela se voit tout de suite. Éliminer le superflu jusqu’à arriver à la pureté essentielle, c’est une direction de travail fondamentale pour moi.

Y a-t-il un disque dont vous êtes particulièrement fier ?

Il y en a beaucoup ! Je pense à Mobilis in mobile de L’Affaire Louis Trio, en 93, un album difficile à faire. D’abord parce qu’un groupe est toujours plus difficile qu’un chanteur, car il fat tenir compte de l’avis de tous les membres. On a, à mon, sens, réussi à amener cet album à un haut degré de maturité musicale. En y pensant, je me rends compte qu’on ne peut pas savoir, au moment où on finit un album, où on l’a amené. Il faut du recul, et c’est souvent des années après que l’on se rend compte de la qualité du travail accompli.

Plus récemment, il y a l’album de Camille, Le Fil. Je me souviens du choc ressenti quand elle nous a fait écouter son projet. Rien n’était mixé, il y avait un tout petit peu de production additionnelle à faire, quelques voix à finir, quelques instruments à enregistrer. On a écouté les mises à plat pendant 35 minutes, et je n’ai rien pu penser d’autre que « ce que je suis en train d’écouter est dingue ». Cela ne m’était pas arrivé depuis très longtemps. À la fin de l’écoute, je lui ai dit : « ce que je viens d’entendre est absolument génial, mais je ne comprends rien à ce que tu as fait ». C’était un moment magique. Ma préoccupation première a alors été de ne pas perdre ce fil, de ne pas abimer la pureté de ce qui avait déjà été fait. Alors que les voix avaient été enregistrées avec du matériel basique, dans un local où l’on entendait la machine à laver tourner derrière, la tentation aurait été de tout réenregistrer, mais l’émotion était telle que je voulais juste nettoyer les sons sans perdre leur âme. C’est une belle leçon de technologie au service de l’art.

DBF et BenjaminBiolay ©Claude Gassian

Après 54 ans de carrière, votre envie est-elle toujours intacte ?

Tant que je prends du plaisir au quotidien à entendre jouer des musiciens et chanter des chanteurs, à découvrir de nouveaux talents, à faire de belles rencontres, je n’ai aucune raison de m’arrêter. Bénédicte, ma compagne, travaille beaucoup avec des circuits parallèles, qui permettent de mettre à disposition de groupes et artistes débutants des connaissances et une infrastructure. Il y a pas longtemps, nous avons travaillé avec LIJ pour un titre sur l’album hommage à Bob Marley de Dej Jam. Elle voulait jouer instrument par instrument, avec juste un clic au piano dans l’oreille. On leur a demandé pourquoi elles ne voulaient pas jouer ensemble en même temps. Leur réponse : parce qu’on ne le fait jamais, chez nous c’est trop petit… Voilà aussi à quoi nous servons : offrir de bonnes conditions à des artistes en développement.

Vous devez être très sollicités, avec votre compagne. Qu’est-ce qui vous décide à travailler avec un artiste ?

Ce que l’on entend. Qu’il s’agisse de maquettes ou de produits quasi finis, il faut que la musique nous procure une émotion, nous interpelle. Ce qui me plaît le plus, c’est quand ce que j’écoute ne ressemble à rien d’autre. Les chansons formatées, même très bien faites, n’excitent pas la créativité. Et d’expérience, accepter un projet qui ne nous plaît pas, c’est aller quasi certainement dans une impasse. Le résultat ne plaira à personne.

 


 

couv_itsateenagerdreamBLANC-FRANCARD Dominique, SCHMITT Olivier
It’s a teenager dream, itinéraire d’un ingénieur du son
Éditeur : Le Mot et le reste • Édition : 16/06/16 •
Format : 14,8 x 21 cm • Pagination : 352 pages • Langue : français

 

 

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