Ce qu’on entend dans les chansons

Dans Ce qu’on entend dans les chansons, Serge Hureau et Olivier Hussenet entreprennent de nous apprendre à comprendre ce que l’on entend dans les chansons, pour entendre ce qu’elles disent vraiment. Un voyage à travers les siècles, rempli de surprises et de découvertes, pour prendre conscience de la richesse du patrimoine d’un art pas si mineur.

 

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Comment est venue l’idée de ce livre ?

Serge Hureau : Entre autres choses, Olivier et moi sommes spécialistes des chansons, mais nous sommes aussi des artistes. Et il se trouve que l’on enseigne l’interprétation et l’arrangement de chanson au Conservatoire supérieur d’art dramatique, en lien avec les classes d’écriture. Nous sommes donc des interprètes, dans tous les sens du terme : nous essayons d’interpréter ce qu’il y a dans les chansons, ce qu’elles racontent. C’est presque un travail de traducteur, nous passons d’une langue à une autre. Et c’est aussi un lien formidable avec le passé, la chanson étant un art multiséculaire. Nous sommes convaincus que la chanson à une valeur artistique propre, comme le théâtre ou la peinture. On réduit souvent la chanson à sa dimension « musiques actuelles », comme si elle n’avait ni avenir ni passé. Il y a pourtant un lignage très fort, et cet art merveilleux qu’est la chanson doit être valorisé.

Est- ce aussi une volonté de montrer les « coulisses » de l’interprétation, quand on dissèque une chanson pour se l’approprier ?

Olivier Hussenet : Ce que l’on a voulu faire avec ce livre, c’est reprendre exactement le travail que l’on fait en tant qu’interprète ou professeur d’interprétation. Quand on s’apprête à interpréter une chanson, on mène un travail préparatoire, que les gens de théâtre appellent la dramaturgie ou l’analyse dramaturgique. Il faut entendre par dramaturgie : donner du sens, comprendre ce que le texte raconte, les nuances de la chanson, ses spécificités, la façon dont elle est construite, ce qui fait qu’elle est émouvante… Nous voulions, par ce livre, ouvrir les coulisses, partager ce moment invisible de préparation d’une chanson. C’est un temps pendant lequel on se plonge dans l’œuvre, on s’en imprègne, on se passionne pour elle, on se bat avec elle.

- En montrant ce qui touche à l’universel dans cet « art mineur » de la chanson, pour reprendre l’expression de Gainsbourg, cherchez-vous aussi à transmettre la conscience d’un patrimoine ?

SH : Ce moment où l’on passe une chanson à la poêle, où on la met à poil, pour voir ce qu’elle a vraiment dans le ventre, c’est effectivement ce qui permet de dépasser les phénomènes de mode générationnels.

OH : Ce livre est aussi une réponse à la tendance actuelle à vouloir segmenter les genres, les goûts et les publics, par catégories d’âge, par CSP… Notre objectif est de rassembler les gens autour d’un patrimoine artistique commun, de montrer qu’il existe des chansons de toutes les époques qui sont en rapport direct avec aujourd’hui, qui peuvent les toucher et les intéresser.

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Olivier Hussenet et Serge Hureau

- Comment s’est opéré le choix des chansons ?

SH : Nous avons choisi de ne mettre que des chansons datant d’avant le 19e siècle ou d’après 1950. C’est un choix volontaire, pour casser cette idée qui voudrait que l’histoire de la chanson démarre avec Montmartre et le Moulin rouge, et s’arrête dans les années 1960 avec les affreux yé-yés. Il faut aussi aller regarder du côté du « folk » français. La chanson est issue autant d’une culture urbaine que rurale. Nous voulions éviter l’écueil de la bonne chanson française telle que le sens commun l’entend. La collection, dirigée par Philippe Delerm, s’appelle Le goût des mots, mais nous ne nous attachons pas qu’aux paroles et au texte. La bonne chanson française à texte, cela n’a pas beaucoup de sens pour nous. Le traitement de la musique est aussi intéressant. Pendant des siècles, la grande majorité des gens ne connaissait pas une seule note de musique. Ils prenaient des airs qui existaient et écrivaient des vers dessus. Des auteurs formidables, comme Pierre-Jean de Béranger, qui naît en 1780, ne connaissaient pas la musique, mais avait la tête truffée d’airs. Il collait sur ces airs-là des paroles. C’est une autre façon d’écrire et de concevoir la chanson.

OH : Il était important de le rappeler, car c’est totalement ignoré aujourd’hui. 95% de la production de chansons entre le 16e et la fin du 19e se faisait ainsi, même si la création de la Sacem marque une rupture, en permettant de gagner de l’argent grâce à l’écriture de chansons, cette pratique d’écrire sur des airs, des timbres disait-on, va perdurer jusqu’à la 1ere guerre mondiale. Aujourd’hui, la sacro-sainte trinité ACI, la personne unique qui doit faire aussi bien les 3, est assez rare, et cela l’a toujours été, même dans les années 50, grande époque des ACI. Nous voulions aussi remettre en perspective cette exception culturelle qui court depuis 70 ans, mais qui n’est pas représentative de l’histoire de la chanson.

Votre livre nous montre aussi que certaines chansons sont « victimes » de contresens, illustrant la différence entre ce que l’on entend d’une chanson, et ce qu’elles disent vraiment…

SH : Je chante de Charles Trenet est un parfait exemple. On pense souvent que c’est une chanson guillerette, parce qu’on se laisse entraîner par la mélodie joyeuse et sautillante. Elle raconte quand même l’histoire d’un homme qui se pend chez les gendarmes !

OH : C’est l’histoire d’un vagabond, d’un SDF qui a faim, n’a nulle part où dormir, se fait ramasser par les gendarmes et se pend au commissariat ! C’est une histoire totalement désespérée, mais avec le masque de la musique, personne n’écoute vraiment les paroles. Il y a pourtant une tension très forte entre cet air guilleret et son contenu très sombre.


 

À propos des auteurs  :

Serge Hureau est chanteur-comédien, metteur en scène et professeur. Auteur de nombreux spectacles de chansons et grand spécialiste du répertoire français et de son histoire, il dirige depuis 1990 Le Hall de la Chanson et enseigne depuis 2009 l’interprétation de chanson au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris.

Olivier Hussenet est comédien de théâtre contemporain, chanteur et formateur. Il est également artiste associé au Conservatoire national supérieur d’art dramatique et artiste permanent au Hall de la chanson.


1540-1HUREAU, Serge et HUSSENET, Olivier                   >> SE PROCURER L’OUVRAGE
Ce que disent les chansons
Éditeur : Points • Édition : 22/09/2016 •
Pagination : 198 pages •