Bonnes vibrations, quand les disques mythiques nous éclairent sur des défis de l’innovation

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Albéric Tellier

Professeur en management de l’innovation et passionné de musique, Albéric Tellier publie Bonnes vibrations, un livre où il « propose une relecture de quelques disques à la lumière de ce que la recherche sur l’innovation peut apporter ».


Albéric Tellier est docteur en sciences de gestion, agrégé des universités, et professeur de management de l’innovation à l’université de Caen Normandie.


cv_BonnesvibrationsComment un professeur en management de l’innovation en vient-il à se pencher sur le secteur musical ?

La grande question à laquelle j’essaye de répondre depuis une vingtaine d’années est de savoir comment les entreprises, grandes ou petites, parviennent à innover et à organiser ce processus pour aboutir au lancement de nouvelles réalisations sur le marché. Mon métier consiste à mener des recherches autour de l’innovation avec un prisme managériale, car une entreprise est un lieu où il y a des procédures et des règles que l’innovation vient bousculer. Jusqu’à présent, j’ai étudié ces aspects dans des secteurs à fort contenu technologique, l’informatique ou l’électronique par exemple, mais ces problématiques existent également dans les industries créatives et, la musique étant une de mes passions depuis très longtemps, je voulais proposer une relecture de quelques disques à la lumière de ce que la recherche sur l’innovation peut apporter.

L’étude de ces disques est déclinée selon les grandes étapes de développement de l’innovation. Pourquoi ce découpage ?

Quand une entreprise veut organiser son innovation, elle doit travailler sur différents aspects : d’abord, il faut avoir des idées, et ce sont les acteurs qui ont des idées ; ensuite, on passe au projet avec un besoin de ressources financières ; puis ces projets évoluent au sein d’organisations qui ont leur propres contraintes ; et, enfin, on aboutit aux questions de stratégies d’organisation. L’innovation se construit ainsi : des organisations qui ont des stratégies et qui financent des projets dans lesquels interviennent des acteurs qui ont des idées.

Le livre est construit autour de ces quatre niveaux d’analyse – acteurs / projets / organisations / stratégies – et, pour chacun d’eux, j’ai abordé des questions managériales qui se sont posées dans l’histoire d’un disque. Pour chaque disque, je détaille le contexte dans lequel l’œuvre est née et les tensions qui ont pu exister entre le créatif, sa maison de disques, le marché, etc.

Pouvez-vous nous donner un exemple cité dans le livre ?

Oui, celui de Marvin Gaye, star de la Motown. Le fondateur de la Motown, qui était un ancien ouvrier sur les chaînes Ford à Détroit, s’était dit que si on avait créé des usines pour fabriquer des voitures, on pouvait bien envisager des usines pour fabriquer des disques, et cela a donné la Motown. Il a exploité la formule à merveille et, au début des années 70, le jour où Marvin Gaye a proposé un album un peu différent et plus engagé – sur la guerre du Vietnam et le racisme notamment -, cela a provoqué des tensions au sein de la Motown. Personne ne voulait sortir ce disque car les producteurs pensaient que son ton allait briser ce qui avait construit le succès. Sauf qu’à force d’obstination, Marvin Gaye a réussi à aller jusqu’au bout de son projet et l’album What’s Going On est aujourd‘hui considéré comme un de ses plus grands disques.

Quelles sont les époques couvertes par ces ‘chroniques managériales’ ?

Le disque le plus ancien est Ascenseur pour l’échafaud de Miles Davis (1957), et le plus récent est le dernier album de Kanye West (2016). Un demi-siècle est ainsi couvert, et je crois qu’il y’a au moins un disque pour chaque décennie de 1950 à 2010, avec le développement du trip hop à Bristol dans les années 90, un chapitre sur De La Soul qui aborde les tensions provoquées par le sampling au niveau juridique à la fin des années 80, etc.

On peut aussi parler des Beatles : Sergent Pepper, ils ont mis six mois à l’enregistrer alors qu’à cette époque, on enregistre un album en quelques semaines, et surtout des singles en quelques jours. Là, la maison de disques a eu du mal à imaginer un modèle où l’on enferme des artistes en studio pendant des mois et des mois.

Quelle lecture faites-vous de l’époque plus moderne ?

La musique, comme d’autres industries, a été fortement impactée par les changements technologiques. Aujourd’hui, l’économie des formats physiques a explosé et l’apparition des modèles économiques autour du streaming est très « challangeante » pour les maisons de disques. Dans le dernier chapitre sur Kanye West, j’aborde ces innovations en matière de ‘business model’ avec le développement des plateformes et du numérique.

De manière générale, l’industrie musicale semble avoir cette capacité, peut-être plus que d’autres, à s’adapter aux changements technologiques. Quand on constate le développement du streaming, notamment chez les jeunes générations, on peut se dire que l’industrie musicale a réussi à se régénérer et à relever le défi de la dématérialisation. Après, le streaming pose tout de même des questions encore non résolues, notamment sur les rémunérations, les modes de calcul, la place des indépendants, les pratiques opaques des usines à clics, etc. Il y a encore beaucoup de défis à relever.